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Relations Internationales : 3 questions à ... Frédéric Charillon

8 janvier 2020 - Frédéric Charillon, professeur de sciences politiques et de relations internationales à l'Université d'Auvergne Clermont I, à Sciences Po Paris et à l'ENA , répond à nos questions

Quelles sont les causes des récentes tensions entre les États-Unis, l’Iran et l’Irak ?

L'élection de Donald Trump en 2016 a changé la donne de la relation entre l'Amérique et l'Iran. En promettant de revenir sur l'accord nucléaire de 2015, obtenu pendant le mandat du Président Obama (puis en le rejetant effectivement en 2017), mais aussi en proclamant son soutien quasi inconditionnel à l’Arabie Saoudite, ainsi qu'à l'État d’Israël, la Maison Blanche a de facto installé un climat de défiance avec Téhéran. Il faut toutefois insister sur les facteurs structurels plus profonds, ancrés de longue date, qui ont sous-tendu cette dégradation.

L'acte fondateur se joue naturellement en 1979, avec la chute du Shah allié aux États-Unis, la victoire de la révolution islamique puis la prise en otage des diplomates américains à Téhéran. L'humiliation ressentie alors est forte, dans une Amérique déjà traumatisée par le fiasco vietnamien survenu seulement quatre années plus tôt. Dans le camp américain, la promesse de laver l'affront perdurera. Au fil des négociations sur le nucléaire iranien, ce ressentiment s'observera souvent, et Donald Trump a récemment annoncé une liste de cinquante-deux cibles potentielles en Iran : c'était le nombre de diplomates américains pris en otage en 1979.

Le deuxième acte se déroule après les attentats du 11 septembre 2001, suivis d'une série d'erreurs stratégiques américaines qui offriront la région sur un plateau à l'Iran. L'enlisement en Irak et en Afghanistan, les hésitations de l'administration Obama après les soulèvements arabes de 2011 et surtout dans la guerre civile syrienne après 2013, achèveront de renforcer le jeu iranien, qui n'a qu'à ramasser la mise. Les ennemis de Téhéran, à commencer par Israël et l'Arabie Saoudite, appellent de plus en plus à en finir par la force, à l’aune de cette récente évolution qui les inquiète - d'autant que le Liban, Bahreïn, ou le Yémen voient aussi Téhéran renforcer son influence.

Le général Soleimani incarnait à bien des égards ces succès iraniens. Son élimination ciblée constitue une réponse symbolique de la part de l'Amérique. Mais certainement pas une solution stratégique !


Quels sont les risques géopolitiques d’une aggravation de cette crise ?

En assumant officiellement l'assassinat ciblé d'un stratège d'État (et non plus d'un leader terroriste non gouvernemental, comme l'étaient Ben Laden ou al-Baghdadi), Donald Trump prend plusieurs risques majeurs. Celui d'abord de présenter l'Amérique comme un "Etat voyou" : de plus, les menaces du président Trump de détruire des sites culturels iraniens rappellent les pratiques des talibans ou de l'état islamique, qui s'en prenaient au patrimoine régional. L'anti-américanisme, au Moyen-Orient et dans le monde, en sortira renforcé.
Ensuite, une partie de la société iranienne, et les alliés de Téhéran, font désormais bloc autour du régime. C'est une nouvelle erreur américaine. Enfin, Trump place la balle dans le camp iranien en pleine année électorale américaine. Le monde vivra, dans les prochains mois, en se demandant ce que l'Iran pourra faire ou ne pas faire, en représailles contre Washington, pour menacer ses intérêts ou déstabiliser ses alliés.


Que peut faire la diplomatie française sur ce sujet ?

Hélas pas grand-chose… Ni elle, ni d'autres d'ailleurs, puisque le Président américain a fait de cette affaire un sujet de mise en scène de lui-même face à son nouvel ennemi désigné. Toutefois, et à condition d'avoir le soutien d'autres puissances de bonne volonté, notamment européennes, un rôle est possible dans les mois à venir. Trump n'a pas intérêt à une confrontation ouverte avec l'Iran, confrontation qu'il a d'ailleurs cherché à éviter jusque-là, par exemple en limogeant John Bolton, qui en était partisan.
Il aura donc besoin de relais pour reprendre le dialogue, et tenter un ultime rebondissement, afin de montrer que cette opération a produit une amélioration. Ce ne sera pas chose aisée, et notre pays, avec deux chercheurs français retenus prisonniers en Iran, n'est pas dans la position la plus confortable pour jouer ce rôle. Toutefois, les efforts d'Emmanuel Macron, qui a œuvré depuis le G20 de Biarritz pour éviter le pire, pourraient être sollicités à nouveau dans ce dossier.