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Frédérique Alexandre-Bailly : "De l’autonomie de l’établissement à celle de l’élève !"

22 juillet 2020 - Directrice générale de l'ONISEP, Frédérique Alexandre-Bailly s'exprime pour le collectif "Je m'engage pour l'école" sur les enjeux de l'autonomie des établissement scolaires, qui figure parmi les priorités de la rentrée 2020.

Entretien réalisé par Ilana Cicurel, députée Européenne, membre du Bureau Exécutif de LaREM et responsable thématique en charge de l'Education, et le Professeur Albert-Claude Benhamou dans le cadre du second numéro des "dialogues sur l'éducation".


On parle beaucoup de « démocratie sanitaire » et de la nécessité de décentraliser notre système de santé. Qu’en est-il de l’école ? L’heure est-elle venue d’accélérer l’autonomie des établissements ?

Pendant la période de confinement, certains professeurs ont réalisé des choses extraordinaires, tandis que d’autres n’ont pas fait l’effort de rester en contact avec leurs élèves ! On a vu le meilleur et le pire ! Qu’est-ce que cela révèle ? Que nos professeurs ne travaillent pas assez en équipe, sinon des situations aussi contrastées n’auraient pas été possibles. Il y aurait eu de l’entraide ! La première urgence, c’est donc de faire naître cet esprit d’équipe. Mais l’animation d’équipes autonomes fonctionne sur deux leviers : la coopération et la reconnaissance. Cela est indissociable d’une plus grande autonomie des établissements.

"La première urgence, c’est de faire naître l'esprit d’équipe. Cela est indissociable d’une plus grande autonomie des établissements."

Quels sont, selon vous, les freins à un approfondissement de l’autonomie ?

Ce qui fait peur dans l’autonomie, c’est l’inégalité potentielle. Certains pensent que ce n’est adapté qu’aux bons établissements et que cela risque de creuser les écarts. En fait, l’inégalité entre les établissements est déjà une réalité. L’essentiel, c’est que tout le monde ait en tête les objectifs poursuivis. Un projet d’établissement implique un diagnostic sur les élèves et les pratiques pédagogiques ainsi qu’un plan d’amélioration. Accepter la mesure du progrès fait partie de l’autonomie. Cela suppose un outil national, conçu par des experts, qui mesure la réussite ; c’est ce qu’est en train de mettre en place Béatrice Gille à la tête du Haut Conseil de l’Evaluation de l’Ecole

Comme rectrice [Frédérique Alexandre-Bailly est l'ancienne rectrice de l’Académie de Dijon], je disais à mes équipes : , vous devez accepter de vous fixer des objectifs et mesurer leur atteinte au moyen d’indicateurs. Vvous devez non seulement pouvoir démontrer que vous avez atteint vos objectifs, mais aussi être en mesure de rendre compte de ce qui s’est produit comme effets non prévus ! L’une des conditions pour bénéficier des fonds d’innovation est également la rigueur scientifique. Il est essentiel que les professeurs soient en contact avec le monde de la recherche.

Le fait d’engager son autonomie est très mobilisateur, il faut donc non seulement reconnaître les réussites mais aussi s’assurer que le droit à l’erreur est véritablement respecté. C’est d’ailleurs une grande source d’apprentissage. Enfin, lorsque vous vous engagez complètement dans votre travail, vous avez besoin d’avoir également des perspectives de choix en matière de carrière, c’est ce que j’ai découvert au cours de mes recherches dans le monde industriel et je pense que cela peut s’appliquer aux enseignants. D’un point de vue plus pratique, pour que les élèves puissent pleinement bénéficier d’enseignants qui ont les moyens d’analyser comment mieux agir pour eux, il faut que ces enseignants gagnent suffisamment bien leur vie pour ne pas avoir besoin d’avoir un autre travail à côté pour payer leurs charges. Si les enseignants gagnaient mieux leur vie, ils n’auraient pas à compter le temps qu’ils consacrent à chaque élève.


En quoi une plus grande autonomie pédagogique des établissements favoriserait-elle la réussite des élèves ?

Enseigner est une action complexe qui place le professeur seul devant un collectif d’enfants divers. Il est donc le seul à pouvoir proposer une adaptation des méthodes qui conduira à leur réussite. Mais il faut se mettre d’accord sur ce que l’on entend par autonomie : ce n’est ni l’indépendance ni la liberté ! Au sens étymologique, être autonome c’est se donner à soi-même sa propre loi. Il s’agit donc d’une loi ! L’impératif kantien suppose le collectif. Pour prendre une bonne décision, il faut que je me demande quel sera son impact sur l’enfant. L’enfant n’est pas seul face aux professeurs. L’autonomie implique d’inscrire le professeur dans un collectif qui s’occupe de l’enfant pour pouvoir prendre en compte l’ensemble de son présent, son passé et son avenir. C’est une prise en charge globale de l’enfant qui est nécessaire, en lien avec les autres adultes en charge : autres enseignants, parents, services sociaux, services de soins, entraîneurs sportifs, animateurs du périscolaire...

J’ajoute qu’offrir cette autonomie aux professeurs, c’est renforcer leur bien-être, car c’est leur donner la capacité de faire réussir leurs élèves en adaptant les méthodes. Ne pas parvenir à faire progresser ses élèves est l’une des principales sources de souffrance des professeurs.


Pour aborder cette prise en compte globale de l’enfant que vous évoquez, il faut un accompagnement, une formation ?

Absolument. Je regrette que l’obligation de formation continue ne soit pas aussi forte dans le domaine de l’éducation que dans celui de la santé. Un enseignant qui sort de l’INSPE ne peut pas tout savoir. Il lui faut continuer à apprendre tout au long de sa vie, pour continuer à progresser. Il ne s’agit pas forcément de formations classiques. Il y a certes des connaissances nouvelles à acquérir, notamment sur les mécanismes d’apprentissage que l’on connaît de mieux en mieux, mais il y aussi des partages de pratiques au sein de communautés apprenantes, qui permettent de continuer à développer la réflexivité sur son métier et de ne jamais cesser de progresser.

Par ailleurs il est indispensable de mettre à leur disposition une information complète sur l’enfant en amont et en aval de l’acte d’enseignement ainsi que l’accès à des outils qui leur permettent d’évaluer leur action. Par exemple, quand on confie un enfant en inclusion, on n’informe pas le professeur sur son traitement par respect pour le secret médical. Du coup, l’enseignant n’a pas les clefs pour comprendre un éventuel changement de comportement, parfois lié à un événement, parfois à un changement de traitement.

"L’autonomie implique d’inscrire le professeur dans un collectif qui s’occupe de l’enfant, pour prendre en compte l’ensemble de son présent, son passé et son avenir. C’est une prise en charge globale de l’enfant qui est nécessaire."

Il faudrait également davantage former le chef d’établissement, leur donner les connaissances et les compétences nécessaires pour faire fonctionner un collectif. Ce sont des managers de proximité qui sont initiés aux relations avec les élus locaux, à la gestion des moyens etc., mais pas encore suffisamment au management, mêmes si cela commence à venir, heureusement. Et cela concerne toute la hiérarchie qui doit apprendre à piloter tout en en respectant l’autonomie. Cela est vrai à tous les niveaux, de la direction d’une équipe pédagogique, à celle d’équipes de cadres supérieurs de la fonction publique. Pour reprendre les catégories du théoricien du management Peter Drucker, dans un établissement, il n’y a souvent que des solistes et il faut un chef d’orchestre ! Il ne s’agit pas d’exercer un pouvoir mais de faire en sorte que chacun fasse son travail au mieux, au service de la réussite des élèves !


Si l’on pense, comme la philosophe Hannah Arendt, que les adultes représentent le monde aux yeux de leurs élèves, ne peut-on pas penser que ce qui se joue, à travers l’autonomie des équipes, c’est l’autonomie de l’enfant ?

Tout d’abord, l’école est le premier monde du travail que les enfants peuvent observer. Gageons que si on leur donne à voir des équipes qui savent jouer collectif au service de leurs apprentissages, ils se comporteront également en citoyennes et citoyens du XXIème siècle quand ils seront adultes et sauront coopérer et s’engager. Souvent, on a le sentiment que, dans la boussole des valeurs, on doit combiner des tendances contradictoires : exigence et bienveillance, égalité et différenciation, autonomie et accompagnement. En réalité, plus on est exigeant plus on est bienveillant et vice et versa, le « en même temps » demande que l’on aille plus loin dans les deux tendances que l’on veut combiner. Quand on apprend à un enfant à faire du vélo, au début, il faut beaucoup d’accompagnement, et en définitive, vous avez raison, l’objectif de l’éducation, c’est de rendre les enfants autonomes !


Frédérique Alexandre-Bailly a consacré son doctorat à la question de l’autonomie des individus dans l’entreprise.