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Education : 3 questions à ... Marie Duru-Bellat

5 décembre 2019 - Marie Duru-Bellat, Professeure émérite de sociologie, spécialiste des politiques éducatives et des inégalités sociales et sexuées dans le système scolaire, revient pour nous sur ces enjeux.

Cette semaine, l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a publié son enquête PISA (Programme international pour le suivi des acquis), réalisée en 2018 auprès de 600 000 élèves de 15 ans dans 79 pays. La France se place légèrement au-dessus de la moyenne, parmi les scores supérieurs en lecture, mais l'OCDE note néanmoins que des améliorations sont possibles en matière d'égalité.

L'école républicaine tient-elle encore sa promesse de réduire les inégalités de destin ?

La promesse de l’école selon Jules Ferry n’était pas de bouleverser la société, mais de former suffisamment tous les Français pour leur permettre de voter. C’était une promesse plus modeste. Pour Victor Hugo, l’idée était d’instruire pour fermer les prisons – mais même dans les pays les plus instruits du monde, on a des prisons. L’école républicaine au sens strict n’avait donc pas, historiquement, cette promesse de réduire les inégalités de destin.

C’est une conception moderne de lier école avec mythe de l’ascenseur social, en l’occurrence dénoncé aujourd’hui comme en panne. En réalité, avec le développement économique pendant les trente glorieuses, on avait besoin de main d’œuvre qualifiée, ce qui a renforcé le rôle de l’école comme pourvoyeuse de compétences. La réduction des inégalités de destin a pu se faire car il y avait un appel d’air vers des emplois qualifiés. C’était une période où les gens pouvaient accéder à des emplois qualifiés, même si la formation n’était pas en parfaite adéquation avec le travail proposé. Maintenant, ces emplois qualifiés ne se développent plus à la même vitesse, et beaucoup plus de jeunes sont dotés d’un niveau élevé de formation ; il en résulte une compétition accrue, et moins de mobilité.

L’école doit arrêter de penser qu’elle est le levier de tout - ce n’est pas l’école qui crée des emplois. Le rôle de l’école pour réduire les inégalités est contraint par les spécificités socio-économiques du pays (notamment l’évolution des structures d’emplois), mais ce n’est pas l’école qui peut seule augmenter la mobilité sociale. Ou alors, il faut accepter que l’ascenseur monte pour les uns et descende pour d’autres, selon les niveaux de réussite scolaire. Or on conçoit mal que les populations aisées aient la courtoisie de prendre la place de milieu plus populaire...

Ce que « produit » l’école peut néanmoins faciliter cette mobilité sociale. Dans la plupart des emplois, on a besoin de savoir lire et écrire, de savoirs fondamentaux. Mais gardons à l’esprit qu’un employé sur deux occupe un emploi qui n’a rien à voir avec sa formation !


La dernière édition du classement PISA, produit par l'OCDE, classe notre pays légèrement au-dessus de la moyenne mais note que des améliorations sont possibles en matière d'égalité. Quel est votre constat, et quelles sont vos recommandations ?

Il faut revenir à ce que signifie ce classement, avant de comparer les pays entre eux. Evoquer la moyenne n’a pas beaucoup de sens car les pays enquêtés sont extrêmement hétérogènes. De même pour le classement : notre place peut bouger si d’autres pays montent ou descendent. Il faut faire attention avec ces approches simples.

Au niveau du constat, il est préférable de regarder l’évolution de notre score, et l’on observe que c’est stable sur le temps. Concernant les inégalités, la situation est similaire depuis le début des tests PISA en 2000, et on sait pourquoi. Ce n’est pas une question de moyens, ou d’inégalités sociales plus marquées qu’ailleurs.
Au Canada, la société est plus inégalitaire mais le pays a de meilleurs résultats aux enquêtes PISA, sans y consacrer plus de ressources. On peut invoquer plusieurs pistes.
Ce qui est frappant, par exemple, c’est le nombre d’indications (dans PISA) de problèmes pédagogiques. Depuis des années, les rapports montrent que les élèves français n’ont pas l’impression d’être soutenus par les professeurs, ou d’avoir de réels retours sur leur travail en cas d’erreur. On peut pourtant agir sur ces sujets.
La formation des professeurs peut être améliorée, l’expérimentation encouragée, l’évaluation des méthodes systématisée. On gagnerait à se sortir d’une approche dogmatique, mais il y a une méfiance en France par rapport à la recherche en éducation.

Deux exemples : pour améliorer l’orthographe, on fait des dictées, mais avons-nous évalué les effets de méthodes alternatives, et ce sur les différents types d’élèves ? On privilégie aussi le redoublement, qui touche d’ailleurs plus les élèves de milieux défavorisés et qui tire vers le bas notre score aux tests PISA, mais quelle est l’efficacité pour cette pratique ? Dans tous les cas, il faut garder à l’esprit que les bons élèves apprennent dans toutes les conditions. Ce sont les moins bons qui sont donc les premiers à souffrir en cas de méthodes ou de pratiques pédagogiques inefficaces.


De quelles bonnes pratiques, nationales ou internationales, devrions-nous nous inspirer ?

Il est difficile de prendre des bouts de bonnes idées ailleurs ! Les coréens sont très bons à l’école d’après les tests PISA, mais le taux de suicide chez les jeunes est très élevé. Est-ce cela que nous voulons ? Regardons attentivement ce qui est transposable, pour garder la cohérence de notre système.

On cite souvent la Finlande en exemple – mais ce pays (comme les pays asiatiques d’ailleurs) n’est pas parfaitement comparable au nôtre. Par contre, ce pays apprend à lire aux enfants à 7 ans, considérant que les enfants plus jeunes sont encore peu matures pour cela. Et à 15 ans, ils sont parmi les meilleurs ! C’est un exemple à méditer : si on ajustait l’âge d’apprentissage de la lecture dans notre pays, peut-être aurions-nous moins d’inégalités. Il y aurait aussi beaucoup à apprendre du Canada. Leur société n’est pas plus égalitaire, et compte de nombreux enfants d’immigrés, ils font pourtant mieux que nous à l’école. Il y a chez eux un souci de la pédagogie et du bien-être de l’élève bien plus fort qu’en France.

Ce qui est assez spécifique chez nous, c’est aussi qu’un décrocheur n’a pas de deuxième chance. Les élèves exclus du système à 15 ou 16 ans auront du mal à retourner à la formation initiale et continue. Il faudrait de toutes façons prévenir le décrochage. Les Finlandais eux choisissent de mettre en place un soutien individualisé dès les premières difficultés en primaire. On peut imaginer autre chose que la solution grossière du redoublement!
Pisa donne des idées, mais pas de recettes magiques.