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Discours à l'Université des Gracques

3 avril 2016 - Intervention d'Emmanuel Macron lors de la 5ème Université des Gracques, le 21 novembre 2015.

Bonjour à toutes et tous,

J’avais prévu de vous parler de beaucoup des sujets qui étaient initialement à l’ordre du jour. Finalement, je vais vous parler du moment que nous traversons. Parce que ce moment en lui-même révèle au fond beaucoup de ce dont vous avez pu parler aujourd’hui et de ce que j’avais prévu de vous dire. Parce que ça fait en effet une semaine à peine que ces odieux attentats nous ont frappés, que nous sommes dans un deuil, une émotion légitime, et que les premières réactions et réponses des pouvoirs publics ont été données.

Mais au fond, ce qu’en quelques minutes, je voudrais ici faire avec vous, c’est revenir sur ce qu’il s’est passé, sur ce que cela impose à court terme, mais aussi à plus long terme pour nous toutes et tous. Ce qu’il s’est passé, c’est que la France a été attaquée par des djihadistes et qu’ils ont visé tous les Français. Ils n’ont pas visé des femmes et des hommes pour un combat qu’ils menaient ou pour ce qu’ils étaient. Ils ont visé des Françaises et des Français, des Européens à travers eux, parce qu’ils étaient dans des lieux de vie et des lieux éminemment symboliques.

D’abord, Paris, ce lieu d’une France qui avance, ouverte, tournée vers l’avenir. Pas le Paris des beaux quartiers, pas même le Paris de quartiers plus identifiés. Non. Le Paris des faubourgs, des endroits où on fait la fête, où la jeunesse sort, où les cultures se partagent, où le modèle républicain a réussi. Ce ne sont pas seulement celles et ceux qui sont nés à Paris, mais des provinciaux qui s’y rassemblent. C’est ça qu’ils ont attaqué. C’est-à-dire la République en actes, la fraternité en actes. La fête et l’innocence.

Après, le Stade de France, le match France-Allemagne, pensez donc, s’il fallait un symbole : c’était l’Europe ! France-Allemagne, c’est en effet ce couple qui a su, au-delà des haines fratricides, de la guerre, à un moment donné, décider de son histoire et aller au-delà de ce qui pouvait les diviser pour inventer quelque chose d’autre et qui, d’ailleurs, à chaque fois que cela va mal, doit réinventer quelque chose d’autre. J’étais, juste avant de vous retrouver, avec Sigmar Gabriel, mon homologue allemand, Place de la République justement, avec nos familles, pour marquer une minute de silence, déposer des bougies, pour montrer que le couple franco-allemand continuera d’être là. Parce que cette menace qui nous a touchés, ces terribles attaques, c’est en fait une attaque contre l’Europe, contre les Européens. Dix-neuf nationalités ont été touchées dans ces odieux attentats.

En même temps, ce qu’il s’est passé, ce n’est pas qu’une menace de l’extérieur. On se tromperait en pensant que ce n’est qu’un ennemi lointain qui nous a frappés. Ce sont des Françaises et des Français, ce sont des Européens qui nous ont attaqués. Cela aussi, il faut le regarder en face. Parce que, comme en janvier, les meurtriers n’étaient pas des oiseaux de passage. Ils s’appellent Samy Amimour, Fabien Clain. Ils étaient presque tous nés en France ou dans d’autres pays européens. Ils ont été éduqués chez nous, longtemps intégrés et, à un moment, les choses ont mal tourné. Mais ils ont grandi en France. Ils n’étaient pas non plus issus des milieux les plus défavorisés. Quand on regarde ces phénomènes djihadistes en face, bien souvent, ce sont des femmes et des hommes qui sont éduqués. Ils ont en moyenne Bac+2. Ce sont des femmes et des hommes qui simplement se sont progressivement dés-intégrés de la société et dont les familles restent des familles françaises meurtries en leur sein, blessées par ce qui s’est passé.

Ce que je veux dire par là, c’est qu’on se tromperait à trop rapidement penser que l’ennemi est très loin, que le risque est ailleurs. Il est chez nous. Alors, la réaction de court terme, d’abord et avant tout, c’est évidemment la sécurité et l’esprit de responsabilité, qui sont les premières réactions. Je ne reviendrai pas sur ce que le Président de la République et le Premier ministre ont annoncé cette semaine et que nous avons mis en place. Mais dans ces moments-là, il n’y a plus de frontières : ce qu’ont révélé ces attentats, c’est qu’il n’y a plus de frontières entre la menace extérieure et la menace intérieure. Il n’y a plus qu’un continuum, précisément parce que les risques sont au cœur de notre société. C’est pourquoi nous frappons Raqqa et qu’en même temps, nous renforçons la sécurité sur notre territoire.

Cet état d’urgence – je veux le dire ici devant les progressistes et les démocrates que vous êtes – c’est un état justifié parce qu’il est momentané. Les progressistes ne doivent pas avoir d’états d’âme concernant l’état d’urgence. Parce que dans de telles circonstances, la sécurité ne menace pas la liberté. Elle en est la condition. Et c’est parce qu’elle est une suspension momentanée en actes, pendant un temps donné et encadrée par l’Etat de droit, de certaines libertés qu’elle a du sens et qu’elle se justifie. Ce qu’on ne saurait accepter, c’est qu’elle s’inscrive durablement ou qu’elle transforme ce que nous sommes. C’est là où nous devons collectivement être vigilants et exigeants. Mais sans cette réponse d’urgence, sans cette verticalité que la République impose à un moment donné, nous serions des démocraties ouvertes et naïves. Nous devons rester des démocraties ouvertes, mais elles imposent précisément de répondre et de retrouver le pacte premier qui est le pacte de l’État, c’est-à-dire le pacte de sécurité.

Enfin, à court terme toujours, nous devons réfléchir aussi à la manière de nous mobiliser, chacune et chacun, de prendre nos responsabilités. Parce que dans ces moments-là, il ne faut pas simplement regarder les pouvoirs publics faire : chacune et chacun, à sa place et dans son champ, a son rôle à jouer. Précisément, au-delà de ce qu’est un état d’urgence, il faut continuer à vivre et à donner un sens à cette vie. C’est la responsabilité que nous devons prendre en garantissant la sécurité des lieux de vie, des lieux de fête, des lieux économiques ce que nous faisons. C’est la responsabilité que le monde économique doit prendre en continuant à investir, à employer, à se mobiliser, à montrer que le pays dans lequel nous vivons, justement, est à la fois porteur de sens et de valeurs. C’est la responsabilité que l’ensemble de la collectivité doit prendre en faisant preuve de vigilance, de calme et en ne tombant ni dans la prostration, ni dans les haines fratricides et en ne se laissant pas entraîner progressivement dans ce doute permanent, cette suspicion à l’égard de l’autre.

Et puis, c’est une responsabilité européenne, qui doit se construire en actes. Dès lundi, avec Sigmar Gabriel, nous écrirons une série de propositions auxquelles nous avons travaillé cet après-midi, mais des propositions concrètes. Parce que le monde s’invite en Europe et nous n’avons plus la possibilité ou le luxe de considérer que nos égoïsmes nationaux sont encore une option.

Dix mille réfugiés arrivent chaque jour en Allemagne. La menace terroriste nous a frappés en notre cœur. Le monde est dans nos sociétés. Donc nous devons, sur ces sujets, parce qu’il y a un bien commun européen, avoir une réponse commune. Parce que lorsqu’un jeune n’est pas intégré dans un quartier de Bruxelles, il peut trouver des armes, il peut venir tuer à Paris. Parce que des jeunes élevés en France ont déjà tué à Bruxelles, il y a quelques mois. On voit bien que nous avons sur ces sujets un bien commun, une préoccupation commune, et donc une réponse européenne à apporter, une initiative européenne à prendre et qui doit sur les sujets économiques, sur les sujets de défense, de sécurité, de liberté, s’organiser.

Mais au-delà de ces mesures d’urgence, l’année 2015 au fond, de janvier à novembre, nous impose de réfléchir aux causes profondes de ces drames. Parce que rien de ce qui s’est passé cette année n’est innocent. Collectivement, nous devons nous demander comment nous en sommes arrivés là. Parce qu’aussi vrai que l’état d’urgence se justifie aussi longtemps qu’il est momentané, il devient insupportable si nous ne traitons pas les causes profondes qui nous condamneraient à y rester durablement.

Les causes profondes de ces drames, c’est ce qu’il se passe dans nos sociétés. C’est ce qu’il s’est passé depuis des années dans nos sociétés. Nous en sommes arrivés là parce qu’une poignée d’hommes et de femmes se sont radicalisés, sous l’emprise d’une idéologie totalitaire, simpliste, qui fait son miel des fausses représentations. Ils s’imaginent en particulier que les puissances occidentales, dont la France, formeraient une alliance de croisés résolus à détruire l’islam, à humilier les musulmans. Ce faisant, ils ignorent ce qu’est la République que nous défendons toutes et tous, mais dont nous avons insuffisamment rappelé et montré ce qu’elle est, en fait. A savoir qu’elle reconnaît chacune et chacun, non pas parce que l’on est catholiques, protestants, juifs ou musulmans, parce qu’elle ne connaît que des citoyens. La blessure que nous avons subie, il y a une semaine, c’est la blessure des musulmans de France.

Au même instant où j’étais Place de la République, une femme musulmane nous est tombée dans les bras en pleurant, en disant que la France lui avait tout donné et qu’ils étaient en train, par ces actes, ces djihadistes, de le lui retirer. Pourquoi ? Parce qu’elle avait déjà tout compris. Parce qu’ils donnent encore plus de place au doute. Parce qu’ils donnent encore plus de place à cette lèpre qui ronge notre société depuis des années : la confusion, le fait que nous confondons tout. Et aujourd’hui quelqu’un qui a une barbe ou un nom à consonance qu’on pourrait croire musulmane a quatre fois moins de chances d’avoir un entretien d’embauche qu’un autre. Tout ça se tient. Tout ça se tient.

Parce que le terreau sur lequel ces terroristes ont réussi à nourrir la violence, à détourner quelques individus, c’est celui de la défiance, c’est celui d’une perte de repères dans nos propres représentations collectives. Cela s’est délité progressivement, insidieusement, année après année, par une série d’insécurités réciproques, que nous avons subies et construites. Ces insécurités, elles ont commencé chez les élites. Elles ont commencé dans la langueur dans laquelle nous avons accepté de vivre. Elles ont commencé dans les petites compromissions que nous avons prises avec ce qu’est la République, dans sa densité, dans sa totalité, c’est-à-dire un esprit d’exigence démocratique où chacune et chacun doit quelque chose à la collectivité, lui doit de se tenir debout, de respecter des règles et des droits.

Parce que les plus favorisés avaient ce luxe de pouvoir, peut-être, vivre plus loin des endroits où la République s’abandonnait, nous avons collectivement accepté un peu moins de République, chaque jour un peu moins, progressivement un peu moins. Nous avons accepté, ce faisant, que nos concitoyens souffrent de cet abandon et construisent leurs propres insécurités, leur propre condamnation, et en excluent d’autres. Donc, nous avons nourri dans les représentations collectives, dans l’imaginaire social, des divisions inacceptables par petits compromis, jour après jour. Parce que nous n’avons plus dit, parce que nous n’avons plus fait.

Ce que je dis vaut pour les représentations collectives, l’imaginaire collectif, mais il vaut aussi pour la réalité économique et sociale qui est la nôtre. Parce que des injustices se sont installées, celles que j’évoquais, encore mesurées récemment par l’Institut Montaigne : ces discriminations qui sont dans notre société et cette mobilité qui n’a cessé de décroître année après année. Et alors même que nous sommes une société dont au cœur du pacte il y a l'égalité, alors que nous sommes une société où en moyenne l'égalité prévaut en effet beaucoup plus que dans d’autres économies et d’autres sociétés – en particulier anglo-saxonnes, quand on regarde les indices bien connus, nous avons progressivement abîmé cet élitisme ouvert et républicain qui permettait à chacune et chacun d’où qu’il vint de progresser.

C’est-à-dire que nous avons arrêté la mobilité dans notre société, ce qui n’est pas la même chose que l'égalité. Mais la mobilité est une valeur fondamentale parce qu’elle est le meilleur ennemi contre toutes les frustrations économiques, sociales, politiques. Elle est ce qui permet à toutes celles et ceux qui prendront des risques et qui se battront, quelles que soient leurs conditions initiales, de pouvoir accéder aux plus hautes fonctions. Et ça, nous l’avons perdu. Regardez les tests PISA qui le mesurent, regardez nos performances économiques, les statistiques sur les recrutements : nous sommes une société – et je le dis ici puisque nous sommes les premiers coupables collectivement –, nous sommes une société de plus en plus endogame, nous sommes une société où les élites se ressemblent de plus en plus, nous sommes une société où nous avons construit la capacité à fermer la porte.

Alors on parle d’Europe – je suis Européen comme vous, vibrant –, mais on ne fait plus société à la porte de chez nous. On a plus à dire à l’Allemand, à l’Italien, à l’Anglais de notre propre condition sociale qu’au Français qui est à deux rues et qui a beaucoup moins de chance de réussir que le même Français d’il y a 50 ans. Le même Sigmar Gabriel me disait il y a quelques instants, ayant bien regardé ce qu’est la société française et partageant ses préoccupations : Quelqu’un comme moi, c’est-à-dire d’une condition modeste, n’aurait aucune chance en France d’être vice-chancelier. Quelqu’un comme Gerhard Schröder, qui vient d’un milieu extraordinairement populaire et plus encore, n’aurait jamais été président de la République en France. J’ai peur que ce soit vrai.

Cette mobilité sociale, c’est-à-dire cette capacité à redonner des opportunités, des perspectives – en acceptant que tout le monde ne les saisira pas, donc que tout le monde ne réussira pas de la même manière, mais en s’assurant que toutes celles et ceux qui avaient la possibilité de le faire ou la volonté de le faire auront eu la chance d’y arriver –, nous l’avons abandonnée. Or ça fait partie de l’idéal républicain. Cela n’est pas un idéal capitaliste ou ultralibéral, c’est l’idéal républicain parce que la liberté est dans le triptyque républicain, contrairement à ce que pensent trop d’entre nous qui l’ont oublié. Parce que lorsqu’on étouffe la société, on nourrit les frustrations, on accroît les fermetures et on laisse des destins individuels se perdre, on nourrit donc l’anomie dans des pans entiers de notre République.

Je ne suis pas en train de dire que tous ces éléments que je voulais ici rappeler et partager sont la cause première du djihadisme. C’est la folie des hommes et l’esprit totalitaire et manipulateur de quelques-uns qui en sont la cause première. Mais il y a un terreau que nous avons laissé constituer, et ce terreau, c’est notre responsabilité. Alors si la sécurité, la violence légitime de l’Etat, est évidemment la première réponse à apporter à ce qui s’est passé vendredi dernier – et notre devoir absolu, parce que c’est le mandat premier de l’Etat –, notre responsabilité est aussi d’accepter l’idée que nous avons une part de responsabilité, parce que ce totalitarisme se nourrit de la défiance que nous avons laissé s’installer dans la société. Il se nourrit de cette lèpre insidieuse qui divise les esprits et qui demain, si nous n’y prenons pas garde, les divisera plus encore, plus encore parce que la peur est mauvaise conseillère et parce que les haines fratricides qui naîtront de ces événements seront mauvaises conseillères. Nous devons reconnaître que lorsque nous avons accepté de ne pas voir, nous avons enfermé certains de nos concitoyens dans leurs propres difficultés, dans les murs qui s’étaient créés autour d’eux. Lorsque nous avons accepté de ne pas dire, nous avons laissé d’autres donner du sens, manipuler des esprits. Et lorsque nous avons accepté de ne pas faire, c’est que nous avions déjà perdu.

Donc, aujourd’hui notre responsabilité – je le dis parce qu’il y a une responsabilité des élites, ce n’est pas simplement le gouvernement qu’il faut regarder dans ces périodes, c’est toutes celles et ceux qui sont en situation de décider là où ils sont, parce que la République se tient comme ça et elle s’est toujours tenue comme ça, au travers des femmes et des hommes qui portent ces valeurs et les mettent en actes au quotidien – notre responsabilité c’est de ne plus rien accepter qui, autour de nous, ne soit pas conforme à l’idée que nous nous faisons de nous. Parce que ce que les terroristes ont voulu abattre c’est ce que nous sommes, le plus grand risque ce serait de ressembler progressivement à ce qu’ils veulent que nous devenions : une société qui a peur, qui se divise, qui se replie et qui nourrira plus encore de djihadistes demain.

Notre devoir c’est de ne pas transiger sur nos principes. Et donc oui, lorsqu’on fait partie de l’élite, notre devoir c’est d’ouvrir, de réformer, et de laisser les plus jeunes, ceux qui sont les plus loin du cœur de la République, accéder, venir, casser les corporatismes où ils sont, ne céder en rien à la défiance, à l’obscurantisme de certaines institutions ou d’organisations que nous avons nous-mêmes créées. C’est accepter de laisser la place à d’autres, d’arrêter, de passer le relais, de laisser les plus jeunes, les plus en difficulté parfois dire et faire, changer cette société en l’ouvrant. Parce que notre démocratie est ouverte, parce que notre démocratie ne se tiendra que si, en actes, partout, nous maintenons cette ouverture. C’est ça notre responsabilité d’aujourd’hui et ça va au-delà de la discussion que nous sommes en train d’avoir. C’est un travail au quotidien. Il sera difficile, il sera long, il sera périlleux, mais chacune et chacun dans ce que vous êtes et dans ce que vous faites, vous en êtes les dépositaires.

Merci pour votre attention.

Emmanuel Macron,
21 Novembre 2015