Retrouvez cet article sur en-marche.fr

Discours du président de la République - Lancement fonds bilingue

20 septembre 2017 - New-York - Kaufmann Concert Hall.

Je vais peut-être parler en français, à la fois parce que c’est ce qui est attendu du Président de la République de la France et aussi parce que je crois que peut-être ici et sur ce sujet plus qu’ailleurs, il est impérieux de voyager entre les deux langues.

C’est difficile de commencer un discours après ce qu’on vient de voir. Alors, je vais vous dire peut-être ce que ça m’a inspiré de manière très directe. C’est un peu tout ce que vous essayez de faire, tout ce que nous essayons de faire et qui fait que le multilinguisme n’est pas remplaçable.

D’abord, parce que l’essentiel de la pièce n’avait pas de mots. Mais surtout parce que ce que ces jeunes adolescents nous ont montré, c’est un sujet qui parcourt d’autres horizons linguistiques que celui que des jeunes devraient connaitre à New York City. Ce n’est pas votre quotidien à vous ici totalement. Ça l’a été par le passé. Mais ces vagues migratoires, ce que j’ai cru comprendre de ce que nous venons de voir, qui est l’une de nos hontes contemporaines, la mort en Afrique et dans la Méditerranée, c’est un sujet éminemment européen. C’est un sujet dont on parle normalement en langue italienne, espagnole ou allemande.

Ce que je veux dire par là, c’est que de jeunes gens, devant nous, avec beaucoup de sensibilité, nous aient interpellés sur ce sujet, parce qu’il est universel, et l’aient fait dans nos deux langues, cela illustre combien derrière la langue, il y a les consciences. Se battre pour que des enfants puissent être éduqués, apprendre, évoluer dans la vie avec plusieurs langues à leur actif, c’est leur permettre de rentrer dans plusieurs univers imaginaires, dans plusieurs consciences. C’est embrasser dans un même lieu plusieurs géographies.

Si le cosmopolitisme a un sens, il passe par le multilinguisme. Il ne passe pas par la domination d’une langue sur les autres, qui en quelque sorte finit par réduire tous les imaginaires à un seul imaginaire, mais bien par ces passages, ces traductions, ces voyages d’un imaginaire à l’autre, d’une langue à l’autre, d’un intraduisible à l’autre. Je dis tout cela parce que la bataille que vous menez et qui fait qu’avec le ministre de l’Education nationale, nous tenions à être à vos côtés cet après-midi, elle est essentielle à plus d’un titre.

L’idée que nous nous battions pour que nos enfants puissent ici apprendre et partout aux Etats-Unis apprendre dans la langue de Shakespeare et dans la langue de Molière en même temps, c’est leur permettre non seulement d’être demain des femmes et des hommes qui seront plus efficaces dans leur métier, qui auront justement la possibilité de travailler dans plusieurs géographies, c’est créer de la productivité, comme on dirait affreusement, pour nos économies, mais c’est forger des consciences, c’est leur permettre de construire leur propre émancipation. C’est leur permettre de ne pas être enfermés simplement à l’endroit où ils habitent. C’est leur permettre d’avoir accès à autre chose qu’une seule langue ne permet pas de toucher.

Je crois que ça, ce n’est remplaçable par rien, par aucune Assemblée générale des Nations unies, par aucune réunion de leader, quelle qu’elle soit. C’est donner la possibilité aux citoyens d’être eux-mêmes ces passerelles, de traduire d’une langue à l’autre, d’évoluer dans un univers, un imaginaire à l’autre. Je crois qu’ils nous l’ont montré formidablement.

Alors, je voulais être là parce que je crois très profondément que cette initiative que vous avez conduite et que nous lançons ici auprès de vous et que nous lançons avec vous, avec le rôle essentiel de l’Ambassade de France, de son partenaire historique, la FACE Fondation, dont l’objectif est de soutenir justement les écoles publiques américaines qui mettent en place ces filières, c’est de donner un cadre, un corps à cette ambition.

Cela participe d’une bataille que je compte bien mener au-delà de ce que nous faisons aujourd’hui plus largement. La bataille pour l’éducation, l’apprentissage des langues et pour tout ce que je viens rapidement d’évoquer, c’est ce que nous avons fait ce matin en lançant justement une initiative, avec le Président du Sénégal, pour d’ici début 2018, pouvoir lever 3 milliards sur trois ans pour l’éducation, grâce à la mobilisation des Etats et justement pouvoir reconstituer le Partenariat mondial pour l’éducation, avec une composante essentielle que seront les langues et l’apprentissage des langues.

Parce que ce que je viens d’évoquer, c’est un défi à New York, c’est un défi dans tous les Etats-Unis, c’est un défi en Europe où le bilinguisme et le multilinguisme doivent continuer à être développés. Mais c’est aussi un défi formidable pour toutes les terres abandonnées, tous les pays en voie de développement, les pays les plus pauvres, là où la bataille pour l’éducation et l’apprentissage des langues est une bataille contre l’obscurantisme, contre ceux qui sèment les ferments du terrorisme, de la religion la plus radicale et qui conduisent aux migrations.

La langue, c’est notre partage de civilisation. Donc, dans toutes les actions que nous menons, c’est un peu de cela que nous emportons.

Alors, l’éducation bilingue française est aujourd’hui portée par un élan et un enthousiasme considérable aux Etats-Unis, dont je me félicite, avec plus de 150 écoles publiques dans 27 Etats, 88 villes, avec plus de 45 établissements homologués. Plus de 29 000 élèves bénéficient à New York de cet enseignement, mais aussi en Utah, en Louisiane, à Los Angeles, à Miami. Tout ça, ce sont les éléments factuels qu’on met normalement dans les discours d’un Président de la République, pour dire que c’est très important et que ça marche déjà très bien. Mais c’est vrai. C’est pour ça que je l’ai dit !

Mais ce que vous avez entrepris de faire, c’est d’aller beaucoup plus loin. Avec le Fonds pour l’enseignement bilingue, que nous inaugurons aujourd’hui, c’est cette volonté d’accompagner l’élan à travers tout le pays, avec pour objectif d’aider les programmes existants à grandir, mais aussi d’en ouvrir de nouveaux. Pour cela, concrètement, ce fonds donne priorité à la formation des enseignants et des administrateurs, il encourage la conception et la diffusion de ressources pédagogiques innovantes, il aide au recrutement d’assistants de langue française dans les classes.

Alors, je veux remercier non seulement City University of New York de nous accueillir aujourd’hui et le représentant du Gouverneur pour ses mots, mais je veux aussi remercier très chaleureusement les donateurs passés et à venir, la Fondation Chanel, la Fondation Gould, monsieur Bruno BICH, monsieur Hubert JOLY, BEST BUY et AXA, avec leurs dons généreux et les nombreux parents qui ont aussi contribué à ce fonds.

Grâce à vous, nous nous dotons des moyens de lancer les premières actions et – je l’espère – d’encourager de nouveaux soutiens pour de nouvelles initiatives.

Je suis éminemment convaincu que par ce biais-là, ce sont non seulement de nouveaux enfants dans toutes les classes et de toutes les catégories qui seront touchés, mais c’est cette ambition que j’évoquais tout à l’heure, qui sera portée concrètement et chacun y mettant sa pierre, parce que rien n’est innocent dans cette aventure.

Ce que vous entreprenez aujourd’hui, nous ferons tout pour l’aider et l’encourager. Pas seulement par notre présence, par l’action quotidienne de l’ambassadeur, de nos députés, qui, auprès de vous, continueront à œuvrer, mais aussi en mettant à disposition – c’est ce à quoi est attaché le ministre de l’Education nationale – tous les ponts possibles entre les enseignements.

Parce qu’on n’enseigne pas simplement une langue différente. On enseigne différemment dans une autre langue. Il est important aussi qu’à travers l’action de ce fonds, les échanges pédagogiques puissent se nouer, des échanges qui toucheront aussi nos élèves, que des méthodes d’enseignement puissent être échangées et que ce que le ministre est en train de faire en France, qui est de refonder non seulement profondément notre école, mais la manière d’enseigner aux enseignants, puisse également irriguer votre initiative.

Je crois que ce que vous faites et ce que vous avez décidé de faire est très important. Je voulais vous remercier pour cette œuvre de civilisation dans laquelle vous avez décidé de vous investir. Chacune et chacun d’entre vous – je reconnais certains visages – avez cette part de responsabilité comme parent, comme donateur, comme artiste. Parce que vous êtes des ponts entre nos univers.

A certains moments où d’aucuns voudraient nous éloigner, où parfois des phrases abruptes ou des postures donneraient le sentiment qu’en tout cas la France et les Etats-Unis pourraient s’éloigner, ce sont ces petits ponts humains qui nous sauvent.

Je ne sais pas ce que réserveront les prochaines décennies. Mais je sais juste une chose : plus il y aura d’élèves en France qui auront appris à parler l’Anglais et qui sauront échanger avec un Américain, plus il y aura d’élèves américains qui sauront parler le Français, qui auront été émus par une œuvre française, qui auront aimé un acteur, une actrice française, un chanteur, une chanteuse française pour ses chansons, qui auront partagé un peu de nos univers culturels, nos imaginaires, ceux-là pourront nous sauver du pire. Parce que dans les moments les plus graves, dans ces moments où on peut tout oublier, ou tout peut basculer, ils se souviendront de ces petits détails qui font la vie.

Je vais vous livrer une anecdote qui m’a toujours profondément marquée quant au rapport aux langues. J’ai eu la chance extrême de servir comme assistant d’un très grand philosophe qui était Paul RICOEUR. Il était orphelin, il avait perdu un de ses parents pendant la Première Guerre mondiale, et puis rapidement l’autre, mais il avait appris l’Allemand. Et il a ensuite été enfermé pendant la Seconde Guerre mondiale, pendant plusieurs années, dans un camp. Quand il était dans ce camp, il a appris la philosophie à d’autres détenus, mais il a fait une chose que cette pièce me faisait remémorer par contiguïté, il avait un seul livre qui était un livre d'HUSSERL, et pendant ses années de captivité, il a traduit, dans la marge, le livre d’HUSSERL. En 1947, la première traduction en langue française d’Edmund HUSSERL était signée par Paul RICOEUR.

Parce qu’il avait toutes les raisons de détester les Allemands, mais que quelques maîtres lui avait appris la langue allemande, et avec elle, la civilisation allemande, il ne s’était pas laissé enfermer dans ce qui aurait pu diviser.

Je ne sais pas ce que les prochaines décennies nous réserveront, mais je sais que par ce Fonds, vous apprendrez à des tas d’enfants une langue qui est le lien le plus intime, le plus fort qui puisse exister et que des milliers de kilomètres ne peuvent abolir ; et que les pires vicissitudes de l’Histoire, parce que nous ne savons jamais, ne pourront jamais abolir. Et donc en faisant cela, vous faites œuvre de civilisation.

Merci infiniment et nous serons à vos côtés, non seulement pour ce Fonds mais pour tout le reste.

Merci à vous.