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#EllesMarchent - Discours d'Emmanuel Macron

8 mars 2017 - Retranscription du discours d'Emmanuel Macron à l'évènement #EllesMarchent

#EllesMarchent

Discours d’Emmanuel Macron au Théâtre Antoine

Bonjour à vous !

Merci beaucoup, merci à vous.

Je suis très heureux, très ému aussi, d’être là ce soir devant vous. Je sens qu’il y a une ambiance exceptionnelle, j’étais en coulisses, donc j’ai pu à la fois entendre et puis voir vos réactions. D’abord j’ai une bonne nouvelle : je ne vais pas faire un long discours. Je dis ça pour Brigitte, parce que c’est constamment le reproche que j’ai. Pourquoi ? Parce que j’ai entendu tout ce que je voulais dire. Et c’est tellement mieux quand c’est dit par d’autres, que la bataille est déjà gagnée. Et en fait, ce soir, ce qui a été dit, et je veux vraiment remercier toutes celles et celui qui se sont exprimés auparavant, ils ont illustré, expliqué, dit ce que nous portons depuis des mois, et ce que, pour beaucoup qui êtes là aussi dans la salle, vous portez avec “Elles marchent !” depuis le premier jour. Donc je ne vais pas répéter les mesures, mais qui sont chacune importantes parce qu’elles répondent à des turpitudes du quotidien, à des humiliations, à des injustices, à une réalité. Et y compris d’ailleurs dans le dernier sketch qui a été fait. Ce que je disais à l’instant : c’est à peu près la meilleure illustration du programme qu’on pouvait trouver.

Non, je voulais être là ce soir, avec vous, d’abord parce que c’est une immense fierté d’assister pour moi à ce qui vient de se dérouler ici. Et vraiment, je voulais que vous puissiez applaudir Marlène, Zineb, Laetitia, Sophie qui a organisé, Axelle, Aurore, Flavie… Flavie, c’était la première fois qu’elle s’exprimait comme ça, devant un théâtre. Axelle, depuis le premier jour, est avec nous. Voilà toutes celles et celui, encore une fois, qui ont parlé ce soir. Parce qu’ils sont le témoignage de cette énergie, de ce qui nous fait et des valeurs que nous portons.

Ensuite, je voulais simplement vous dire en quelques mots, et puis je répondrai à toutes les questions que vous souhaitez, je voulais vous dire pourquoi j’ai décidé d’être le candidat féministe. Parce que, d’abord, je pense que c’est extraordinairement cohérent avec les valeurs que nous portons, ce pour quoi nous nous battons depuis le premier jour, et ce pour quoi nous nous battrons jusqu’au dernier : c’est pour le renouvellement, pour que la société respire, pour que ce ne soit pas toujours les mêmes et la reproduction des mêmes, pour que des femmes et des hommes dans la société puissent prendre de nouvelles responsabilités, accéder, casser toutes les barrières qui existent. Ce sont des tas de batailles du quotidien, mais c’est une bataille fondamentale, celle du renouvellement et de l’émancipation. Cette bataille-là, nous la conduisons depuis le premier jour. Pour celles et ceux qui étaient avec moi à Amiens, vous vous en souvenez peut-être, il y avait très peu de gens qui y croyaient. C’était il y a presque un an. On nous a moqués, on nous a dit : “Ça n’est pas possible !”. On a dit : “Ça s’est toujours passé comme ça ! Circulez, y’a rien à voir ! La droite, la gauche, la parité en politique, on sait comment ça marche, on s’en accommode, parlons des sujets sérieux !”

Nous avons déjà transformé tout ça. Cette première bataille, culturelle, nous l’avons gagnée, nous sommes en train de la gagner. Et donc la fidélité à nos valeurs, c’est continuer à se battre sans relâche pour le renouvellement, l’émancipation, à chaque fois que cette promesse est contrariée. Alors j’en entends beaucoup aujourd’hui, qui parfois reviennent, ceux qui doutaient hier reviennent, ils trouvent des combats qui leur étaient étrangers… Ils peuvent retrouver parfois des mouvements politiques ou des démarches auxquelles ils ne croyaient pas hier… Moi, je suis garant d’une chose, c’est de la promesse initiale. Et cette promesse, c’est une promesse de renouvellement. C’est une promesse de cohérence. Et donc on la tiendra jusqu’au bout.

Et pourquoi c’était plus important, ce soir, d’entendre des femmes parler de ce combat, le jour de la Journée de la Femme, et tous les autres jours, pourquoi c’était important et ça continuera à être important ? Parce que c’est la preuve vivante. Parce que je vais vous expliquer ce qui va se passer : comme tout va bien pour nous, tout va mieux, tout est en train de s’installer, les gens nous regardent comme pouvant gagner ce combat. Et là, les réflexes se réveillent. Et là, les commentateurs, les acteurs de la vie politique, les médias, chacune et chacun, dans ces conditions et faisant son travail, se retournent vers nous et : “Bon, très bien, ils vont y arriver, manifestement, on n’avait pas prévu ça mais bon, ils vont y arriver. Donc maintenant on va être sérieux : c’est qui ? Comment ils vont y arriver ? Avec qui ?” Et en fait, ils veulent revoir les mêmes. Et d’ailleurs les mêmes s’y voient bien…

(Rires et applaudissements)

Et donc si nous ne sommes pas vigilants, exigeants, je vous le dis, on va investir 70% d’hommes aux législatives, on aura des femmes-prétextes formidablement décoratives, et on continuera à faire comme si de rien n’était. Et toutes celles, en particulier, dont je retrouve le visage, qui étaient là depuis le premier jour, qui se battent à mes côtés, considéreront sans doute, assez légitimement, que j’ai un peu trahi la cause. Et donc oui, ce dont nous avons rêvé depuis des mois est en train de devenir possible. Eh bien oui, au moment où c’est en train de devenir possible, nous allons le rendre possible parce que nous serons fidèles à ce qui nous a faits et ce qui nous tient, jusqu’au bout. Donc oui, nous allons renouveler, oui, nous allons émanciper !

(Applaudissements)

Donc ce combat, le combat pour l’égalité salariale, le combat pour l’émancipation politique, le combat culturel, le combat contre les violences faites aux femmes, il est constitutif de notre ADN. Et donc nous ne céderons rien.

La deuxième raison qui fait que je suis féministe, c’est aussi une question de lucidité. C’est de regarder la société dans laquelle nous sommes. C’est que celles et ceux qui continuent à vouloir ouvrir des sujets, qui sur l’IVG, qui pour essayer d’expliquer que c’est au fond un sujet mineur, qui sur la réalité de ces droits, qui pour s’accommoder de la situation politique actuelle, ne se rendent pas compte de l’immense gâchis. Du gâchis ! Parce que c’est accepter que ce qui fait la vitalité de notre société, on décide de le laisser sous le boisseau. Je dis ça comme un repenti, parce que moi-même j’ai plutôt travaillé dans des milieux où les femmes sont peu présentes. La haute fonction publique, la banque d’affaires, la vie politique, il y a très peu de femmes. Alors j’avais une conscience au plus près de moi, en la personne de Brigitte, parce que quand je prenais des habitudes, j’étais assez rapidement remis face au réel et aux conditions…

(Applaudissements)

Vous avez raison.

(Applaudissements)

Et c’est essentiel. Mais assez rapidement, on s’aperçoit qu’on est bête dans l’entre-soi. Et quand on fait une réunion où il n’y a que des hommes, ou neuf hommes sur dix, on se permet des plaisanteries, on se permet des réflexions. On pense d’ailleurs assez pareil, ce qui fait que, pendant assez longtemps, ça peut être plus confortable. Parce qu’il n’y a pas vraiment de contradiction, on trouve plus vite les solutions, les choses se font sans qu’on ait vraiment besoin de se parler. Et je me suis assez rapidement aperçu que ce n’était pas un bon signe.

Quand on a pris l’habitude de ne plus interroger ce qui s’est toujours fait, ce qui vient trop rapidement dans la discussion, c’est qu’on est en train de commettre une erreur. Alors la solution, ce n’est pas de rajouter une femme ou deux femmes en bout de table, mais c’est de construire cette vraie parité. C’est-à-dire, c’est de changer culturellement le groupe, c’est de se créer cette discipline, c’est d’entendre des voix différentes, mais parce qu’elles apportent, parce qu’elles changent, à ce moment-là, la dynamique. Et c’est pour cette raison que lorsqu’on a eu à recruter les référents et les référentes du mouvement, j’ai imposé cette règle de parité, ce qu’aucun parti politique, aucun mouvement, n’a fait, et même, on en est très loin… Et c’est ce qui fait également que, pour les législatives, nous aurons cette règle. Pas parce qu’il faut respecter des lois, pas parce qu’il faut respecter des normes, mais parce qu’on est moins efficace et moins bon si on ne fait pas cela. Et c’est la même chose dans la vie de l’entreprise. C’est une perte de vitalité, de la diversité qui est dans notre société, de l’énergie qu’il y a dans notre société, quand on accepte qu’avec 50% de femmes, on a 10% de cadres dirigeants qui peuvent être des femmes, à la fin. Qu’il n’y a qu’une femme qui dirige une entreprise du CAC 40. Qu’il y a si peu de femmes qui sont dans une situation de vraie responsabilité. Et donc, si on veut, pour la société, réussir à révéler toute l’énergie, les talents, et donc la capacité de faire, oui, il faut être féministe. Parce que sinon, c’est de l’inefficacité, de la violence rentrée, des frustrations, et donc aussi des douleurs, aussi des souffrances, et aussi, ce que je dénonce souvent, et qu’on voit d’ailleurs dès qu’on se déplace, parce que c’est une violence qui est sociale, anthropologique, spatiale, cher Roland, c’est l’assignation à résidence. C’est de dire “vous êtes là ? Très bien, vous représentez la moitié de la société, mais vous allez rester à l’endroit où, culturellement, on vous a assignées. Le reste, on continue à s’en occuper entre nous. On va continuer avec les mêmes règles”. Non ! Et si, en bonne partie, si aujourd’hui, dans notre société, beaucoup de problèmes sont bloqués, beaucoup de situations ne trouvent pas d’issue, c’est aussi parce qu’on a refusé de faire monter des talents en raison de ce qu’ils étaient. Et la parité est un combat, d’ailleurs, pour moi, voisin, jumeau du combat pour la diversité, pour l’émancipation dans la société de toutes les forces. C’est la vraie reconnaissance des talents qui y existent.

Et puis la dernière raison pour laquelle je suis féministe, elle est peut-être plus philosophique. C’est que je crois dans l’altérité. La vraie altérité, pour un homme, c’est la femme. Et donc moi, je ne suis pas féministe comme quelqu’un qui voudrait gommer les différences. Je n’ai pas envie que les femmes deviennent des hommes. Je vous le dis franchement.

(Applaudissements)

Or trop souvent, quand les choses se transforment, dans la vie de l’entreprise, dans la vie politique, les femmes réussissent en essayant de devenir des hommes, ce qui est une catastrophe, pour elles-mêmes, et pour les hommes. Parce que c’est à ce moment-là les mêmes travers qui apparaissent. Et je ne suis pas féministe parce que j’ai envie d’aimer cet Autre de l’humanité en voulant qu’il me ressemble, mais parce que je veux le reconnaître et l’aimer dans son altérité. Il y a quelque chose qui est irréductible de différence entre l’homme et la femme. Vouloir le nier, c’est perdre de cette différence. Et en même temps, ça en dit long sur ce dans quoi notre société est plongée. Elle s’aime elle-même, elle se réconforte à se regarder elle-même. Tout le débat que certains sont en train de vouloir, ou certaines, réinstaller en France sur l’identité, j’y répondrai dans les prochaines semaines. Ça n’est pas le bon débat. La France, ça n’est pas un sujet d’identité, c’est un sujet d’appartenance. Parce que l’histoire de la France, sa vitalité, ça n’est pas une identité. L’identité, c’est “A = A”. Il n’y a pas que des “A” dans cette société. Il y a au moins des “A” et des “B”. Et je n’ai pas envie que “A = B”. J’ai envie que le sentiment d’appartenance, la capacité à appartenir, à réussir, à faire, à transformer, se construise dans cette altérité profonde. Et cette différence est fondamentale. Et donc je ne suis pas féministe pour que les femmes ressemblent aux hommes, ou pour que ce soit un grand tout où tout se mélange. Parce que notre société deviendrait, à ce moment-là, dangereuse et à périr d’ennui.

Mais je crois profondément dans la force qu’il y a dans ce que LEVINAS appelait “le visage de l’Autre”. Et vouloir réduire, changer, grimer, voiler, faire disparaître le visage de l’autre qu’est la femme, ça veut dire qu’on en a peur, ça veut dire qu’on veut l’effacer, ça veut dire qu’on veut qu’il devienne le même. Et à ce moment-là, la société se perd et la société se trompe. Et donc je suis profondément féministe parce que j’aime ce qu’il y a d’irréductible chez l’Autre qu’est la femme.

(Applaudissements)

Et donc aspirer, pour moi, à présider, aujourd’hui, c’est être féministe pour toutes ces raisons, qui ne sont pas rien, qui ne sont pas mineures, qui sont, vous l’avez compris, profondément philosophiques, politiques, culturelles. Parce que c’est le combat que nous avons à conduire. Et ce combat, c’est pourquoi je voulais simplement conclure ce soir, et laisser d’autres voix s’exprimer, c’est un combat qui se traduira par des mesures, une action, des engagements. Cette grande cause nationale que j’ai expliquée le jour de la présentation du programme, mais c’est un combat qui se mènera au quotidien et dont nous sommes toutes et tous les dépositaires. C’est le combat qui permettra de changer nos vies. Et je ne veux pas aspirer à présider en vous promettant que je changerai toutes vos vies. C’est une promesse intenable et qui rend malheureux. Par contre, les engagements que j’ai pris depuis le début et que je continuerai à prendre, j’en suis le garant de manière indéfectible. C’est cela, ce que je veux vous promettre et vous réaffirmer ce soir. Et dans ces engagements et ces promesses, il y a bien celles de l’émancipation et de l’égalité entre les hommes et les femmes. Merci d’être là.

(Applaudissements)

Merci à vous ! Merci beaucoup ! Merci à vous !

(Applaudissements - “Macron Président !”)

Est-ce qu’il y a des questions ?

(Rires)

Une personne dans la salle : Oui, j’ai une question

EM : Allez-y ! J’en prends quelques-unes.

Spectatrice : La question, c’est que moi, j’ai travaillé, j’ai toujours travaillé, je suis ingénieure en mécanique, et financière après, mais j’ai toujours travaillé dans l’industrie lourde. Et j’ai remarqué une chose : souvent, nos problèmes ne viennent pas forcément des hommes. Ça peut venir des femmes, surtout des responsables des ressources humaines.

(Rires)

EM : Mais je pense que c’est... Là-dessus, je ne vous propose pas d’interdire l’accès aux ressources humaines aux femmes comme solution au problème, ce qui est normalement la façon dont on fonctionne en France, il y a un problème particulier, on répond par une loi. Mais je pense que ça montre, là aussi, la concurrence qu’il peut y avoir, ou les représentations, voire les violences qui sont intégrées par toutes et tous. Le sujet, il est à la fois culturel et il consiste, dans l’entreprise, à pouvoir vérifier, contrôler, ce qui a été expliqué très bien, que le testing, les mesures de discrimination positive, indépendamment de celles et ceux qui ont à exercer l’autorité dans l’entreprise, s’appliquent.

Là-haut ? Après le micro, vous parlerez fort !

Spectatrice : Je fais court, ce n’est pas une question. Bonsoir, je suis Natacha QUESTER-SEMEON, porte-parole du mouvement “Jamais sans elles”. Je voulais vous remercier, au nom du mouvement, de signer une charte, à nouveau, qu’on vous a proposée. Vous êtes le premier des candidats à vous être engagé. Vous vous étiez engagé aussi sur notre première charte et sur la deuxième. On vous fait confiance aussi pour contribuer au changement de mentalité des hommes parce que c’est effectivement entre les femmes et les hommes qu’on parviendra à faire avancer la société. Et aussi, comme vous vous y êtes engagé, à nommer des femmes dans tous les postes-clés dans l’administration et le gouvernement, merci.

EM : Et merci pour ce que vous faites parce que ça a été une mobilisation citoyenne dure, à commencer par les premiers temps, et vous avez pointé quelque chose qui pour beaucoup était devenu naturel. Je vais donner la parole, peut-être, au balcon. Allez-y, je ne vous vois pas mais allez-y !

Spectateur : Moi, s’il vous plaît !

EM : Je ne sais pas qui est “moi” mais je suis prêt à vous entendre. J’ai les projecteurs dans la tête. Allez-y !

Spectateur : Bonsoir Monsieur MACRON, bonsoir à tous, une fois que vous serez président de la République, moi, je voudrais savoir, en fait, si vous êtes en mesure de nommer une femme en tant que Premier ministre ?

(Rires et applaudissements)

EM : Bravo ! Alors, je réponds à toutes les questions ! Je ne révélerai pas les noms avant d’être élu - d’abord, c’est une réflexion qui est grave, profonde et qui dépend aussi des conditions de l’élection parce que ça dépend du contexte dans lequel on est élu. D’aucuns s’y sont engagés, j’ai le sentiment qu’ils ne tiennent pas totalement cet engagement non plus. Ils avaient dit, en janvier, qu’ils donneraient le nom de leurs grands ministres, on ne les a pas vus apparaître, parce que je pense que c’est très compliqué à faire, c’est… Et ils ont peut-être déserté aussi, ce n’est pas faux. Mais avant d’être nommés !

Non, je pense que c’est très compliqué à faire. Pour être honnête : c’est trop facile de le dire ce soir, mais j’en ai parlé avec d’autres, à commencer par des hommes. C’est plutôt mon souhait. Parce qu’il y a eu une expérience, en France, une femme Premier ministre, qui est quelqu’un de remarquable, qui était Edith Cresson et dont la vie n’a pas été facilitée, parce que le contexte politique était très dur, etc., et il n’y a pas eu d’autres femmes Premier ministre. Après, je vais vous dire aussi très franchement : pour toutes les raisons que j’ai évoquées tout à l’heure, je ne vais pas choisir un Premier ministre parce que c’est une femme. Et donc je choisirai le Premier ministre le plus compétent et le plus capable possible avec le souhait et la volonté que ce soit aussi une femme.

Spectatrice : Bonsoir, Laure DÉROCHE, j’ai été maire d’une ville de 40 000 habitants et j’ai mesuré à ce moment-là le regard porté sur une femme en responsabilités qui était bien différent de celui porté sur un homme en responsabilités. J’ai une question concernant la volonté d’avoir, de promouvoir une égalité réelle. Comment, concrètement, on peut arriver à réduire ces inégalités ? Je pense, notamment, à la question salariale dans les entreprises privées. La contrainte, l’incitation, comment fait-on ?

EM : Le concret et le pragmatisme. Il y a une loi qui existe. Ceux qui promettent de faire des lois… elle existe. La France a une loi qui, justement, pose l’égalité salariale hommes-femmes. Il y a ensuite une réalité, elle a été rappelée ce soir, dans les chiffres, en moyenne. Mais cette réalité, elle se bâtit sur quoi ? Des situations qui sont vraiment non conformes à la loi, où il y a inégalité salariale alors que la femme occupe le même poste que l’homme - 10, 15, 20%. Donc ça, c’est vraiment une infraction à la loi. Il y a cette situation.

Mais il y a ensuite, et surtout, des inégalités rampantes - c’est la difficulté d’accéder aux postes de responsabilités, où on est mieux payé et ça construit l’inégalité salariale à la fin, et c’est le cantonnement au travail à temps partiel ou à des tâches qui ne sont pas conformes aux qualifications que la femme peut avoir, ce qui fait qu’aujourd’hui, 80, 82% même, de mémoire, des temps partiels est féminin. Avec, on le sait bien aussi, une surreprésentation du temps partiel subi. Donc c’est dans l’intimité de la vie de l’entreprise que se construit tout ça et c’est là qu’on voit que c’est un blocage qui est vraiment culturel, organisationnel.

Donc la loi, elle existe. Ce que je veux faire, c’est deux choses. Un, c’est dire “comme c’est un sujet d’efficacité et de justice dans l’entreprise, ça doit être un sujet du dialogue social”. Je crois au dialogue social, c’est pour ça que la simplification du Code du travail que je porte consiste à renvoyer beaucoup de normes, beaucoup de la régulation, aujourd’hui prévue par la loi, dans le dialogue, à l’accord majoritaire d’entreprise et de branche. Mon souhait, c’est qu’il y ait, qu’on impose un vrai chapitre sur l’égalité hommes-femmes dans toutes ses modalités mais qui suppose d’être saisi au niveau de l’entreprise. Il doit y avoir un débat avec, justement, une discussion portée par les syndicats - dont c’est la fonction - sur la réalité de l’égalité hommes-femmes, sur la défense des intérêts des salariées femmes dans l’entreprise. Beaucoup de syndicats portent ces valeurs, d’autres y sont moins familiers, mais c’est dans la vie de l’entreprise et dans la branche, beaucoup plus qu’au niveau national, qu’ils doivent le porter. Et donc, ça doit être un des sujets de ces accords. Ça doit aussi être un sujet beaucoup plus mis en lumière par la responsabilité sociale de l’entreprise, ça, j’y crois beaucoup, il faut continuer à insister sur ce point parce que quand on valorise une entreprise, quand on en parle à l’extérieur, on ne doit pas parler que de ses ratios financiers, mais aussi de ce qui fait sa capacité à innover, à maintenir les équilibres, dont l’égalité hommes-femmes, il y a un travail remarquable, là aussi, qui est fait par les instituts qui se sont développés là-dessus, qu’on doit encourager et systématiser.

Et puis l’État a sa part de responsabilité dans le contrôle - c’est pour ça que j’ai dit que j’en ferais l’une des priorités de l’Inspection du travail et des pratiques qu’on appelle de testing. De la même façon que ce qui a été commencé sur les problèmes de diversité et de discrimination à l’embauche. Ça doit se vérifier. Il y a une loi, il faut regarder en quoi elle est appliquée in concreto dans l’entreprise et donc aller vérifier, faire du testing, sanctionner. Et ce que je veux qu’on fasse, en parallèle, sur ce sujet, comme sur quelques autres, c’est - là aussi, pour éduquer les esprits -, faire ce qu’on appelle du name and shame, et donc révéler tous les six mois la liste des entreprises qui ont fait l’objet des sanctions les plus lourdes en la matière. Quand j’étais ministre, je l’ai fait sur un sujet qui n’a à peu près rien à voir, qui était le sujet des délais de paiement. On a toujours fait des contrôles, c’était plus ou moins inefficace. Le jour où j’ai dit “on rend publics les six plus gros délinquants en matière de délais de paiement”, ça a eu une efficacité formidable. Ils hurlent terriblement mais personne n’a envie d’être dans le palmarès. Et donc, après, il y a un autocontrôle qui se crée. Donc c’est par ce biais-là qu’on en fera un vrai changement.

Je prends une dernière question.

Spectatrice : Bonjour, je m’appelle Sophie COMBES, je dirige une société qui s’appelle Tilt et qui est spécialisée dans l’innovation et donc, je suis très intéressée par vos mots sur la respiration et le renouvellement. Parce que je pense que c’est au coeur de l’innovation, en fait. Et donc ma question, c’est comment on s’assure que cette respiration ne soit pas un hoquet et qu’on ne renouvelle pas juste une fois mais que c’est quelque chose qui est un processus qui perdure et qu’on n’enlève pas les gens qui étaient en place pour les remplacer par d’autres qui resteront eux-mêmes en place ?

EM : Alors, vous avez totalement raison, ça vaut pour l’entreprise, la vie politique… J’ai une conviction profonde, c’est qu’on a tous des travers, donc il faut fixer des règles. Mais il y a aussi des éléments culturels. On a construit notre société après la Seconde Guerre mondiale, c’est là qu’on a construit les grands équilibres français institutionnels, d’organisation sociale, etc. C’est là qu’on a un peu créé cette société statutaire qui nous bloque et on l’a assez peu renouvelée. Il y a eu des moments de renouvellement du personnel politique - 1958, 1981, si on regarde un peu les choses de loin - mais avec des gens qui avaient intégré les réflexes de cette société politique.

C’est pareil dans la vie de l’entreprise. On est un pays très solide, qui a un CAC 40 avec des grandes entreprises solides et qui ont à peu près le même réflexe. Ce sont des entreprises dont la moyenne d’âge est de 105 ans. C’est une force, c’est une solidité ! Mais en même temps, du coup, ce sont davantage des structures de gestionnaires, de managers.

Notre vie politique et notre vie économique ont pendant longtemps récompensé - j’en suis l’archétype parfait - des gens qui réussissent dans les grandes écoles ou les écoles d’ingénieurs, et qui sont plutôt des managers, des dirigeants, des cadres, des ingénieurs. On a besoin encore de ce monde - c’était le monde triomphant des Trente Glorieuses, puis des Trente Piteuses - mais nous sommes rentrés dans un nouveau monde, je le crois très profondément, qui est une société, une économie, une civilisation à la fois du risque et de l’innovation, des compétences, de la transformation radicale.

Alors, il faut que chacune et chacun y ait sa place, je ne dis pas “il faut couper toutes les têtes”, ce n’est pas ce que je fais, d’ailleurs. C’est pour ça qu’aussi, j’ai, dans le choix politique qui a été le mien, pris des femmes et des hommes qui avaient de l’expérience, en leur disant “attention, il y a une promesse de renouvellement et donc, on change”. La génération qui aujourd’hui arrive dans le monde économique et social et qui doit arriver dans le monde économique, elle n’y est pas encore. C’est une génération d’entrepreneurs et d’innovateurs et c’est elle qui va changer les choses parce que sa culture est différente.

Je le dis souvent quand je compare, justement, le CAC 40 que j’évoquais avec le NASDAQ américain : la moyenne d’âge au NASDAQ américain, c’est 15 ans, pour une société. C’est la profonde différence ! Mais qu’est-ce que ça veut dire ? Quelqu’un qui dirige une telle société, il la crée, il a pris tous les risques, il est parti de rien, il s’est vu mourir dix fois et il sait, du coup, qu’autour de lui, le moindre jeune qui est en train de débarquer avec une idée nouvelle peut le tuer, remplacer son entreprise. Il ne fonctionne pas pareil qu’un cadre dirigeant d’une grande entreprise qui a le sentiment de vivre pour toute l’éternité.

Dans la vie politique, ceux qui sont en train de monter - pour une bonne partie, celles que vous avez vues ce soir, celles et ceux qui sont dans cette salle - ils ont cet ADN et moi, maintenant, je l’ai. On a pris des risques, on a pris tous les risques. J’entends tous les jours la presse qui dit “ça y est…” - voulant me mettre des guirlandes ou des banderoles partout - “... il est devenu comme les autres”, etc. Mais je n’ai pas oublié d’où je viens. J’ai défié le système, j’ai quitté le gouvernement, j’ai démissionné de la fonction publique, j’ai pris tous les risques avec vous, pour beaucoup dans cette salle. Mais je n’ai pas envie de devenir comme celles et ceux qui ne les ont jamais pris, parce que nous sommes en train de changer quelque chose, parce que nous avons pris ces risques.

La génération qui va monter en politique, qui est en train de monter en politique, elle a cet ADN ! On regarde à ce moment-là les autres comme une promesse, une chance, un talent. Je l’ai dit, dès le premier jour, à toutes celles et ceux qui se sont engagés dans le mouvement, à nos référents, à nos présidents de comités, les parlementaires le savent - qui m’accompagnent depuis le début - “Cherchez tous les gens intelligents qui partagent nos valeurs, tous les talents. S’ils sont différents, mettez encore plus d’énergie à aller les chercher et pensez à chaque instant que votre temps d’action est limité et c’est eux qui prendront la suite. Allez chercher les talents, tous les autres partis essaient de les tuer”. Mais pour une raison simple : c’est qu’au début, si je n’avais pas des talents qui m’avaient accompagné courageusement, nous ne serions pas là. Moi, je ne serai plus là, je l’ai dit, dans 15 ans. Je ne veux pas faire de carrière politique. Je ne vais pas changer aujourd’hui alors que c’est ce que je dis, depuis le début.

Donc, les idées, les valeurs auxquelles je crois avec vous, j’ai besoin qu’elles se retrouvent chez d’autres, j’ai besoin qu’il y ait des plus jeunes ou des moins jeunes, des pareils ou des différents, des plus talentueux que moi qui les portent pour venir me remplacer ; et ça se passera très bien parce que je ne cherche pas à durer. Parce que c’est notre ADN.

D’ailleurs je pense que le progressisme continuera à gagner et à enfler en France parce que nous aurons cette capacité-là. Dans tous les autres partis, on a peur des talents et on regarde les talents qui émergent comme une potentielle menace parce qu’on veut durer. Donc la nouvelle génération qui arrive - c’est une génération d’entrepreneurs, d’innovateurs -, elle doit garder cet ADN et elle doit savoir que pour que les idées durent, pour que la société continue à vivre éveillée et construise progressivement cette harmonie, elle a besoin d’être fidèle à la promesse de renouvellement.

Alors, nous mettrons des règles, elles sont dès le premier jour dans le mouvement : le non-cumul des mandats, le non-cumul dans le temps des mandats politiques et des responsabilités dans le mouvement, l’engagement de former celles et ceux qui veulent prendre des responsabilités politiques…

Là-dessus, je fais une parenthèse, je dois dire, ça, c’est vraiment grâce aux femmes. Il y a eu une journée il y a quelques semaines, qui s’est faite pendant un week-end avec des femmes. Pourquoi ? Petite anecdote qui est très marrante : quand un homme vient vous voir ou quand vous sollicitez un homme pour lui dire “Je pense à toi comme parlementaire” ou qui vous dit “Je pense être parlementaire”, il n’a aucun doute sur ses capacités à y arriver. Vous me direz, ça m’a peut-être servi dans l’entreprise qui est la mienne et cette arrogance, en quelque sorte, consubstantielle, parfois, donne une inconscience salutaire. Bon…

(Rires)

Mais, par contre, je n’ai pas croisé une femme - qui se posait la question, qui avait la vocation ou à qui on parlait de ce sujet - qui ne commençait pas par dire “je ne serai pas capable de le faire, je n’y arriverai pas”, ce qui est à la fois un handicap, mais en même temps une forte exigence ; et donc ce sont les femmes du mouvement qui ont dit “Je veux bien m’engager mais il faut une formation pour quand même qu’on m’explique qu’est-ce que c’est qu’être député, comment on y arrive, qu’est-ce qu’il faut savoir.” Chapeau ! Donc on va la répliquer pour les hommes.

(Rires)

Le dernier point, c’est aussi, pour permettre de renouveler, d’aider à décrocher. La politique est une drogue dure. J’espère, moi-même, au moment voulu et choisi, pouvoir me sevrer. D’ailleurs, je vais vous dire, je veux vraiment rendre hommage ce soir à Bertrand DELANOË. Je vais vous dire pourquoi, pour deux raisons : la première, c’est parce que c’est un responsable politique qui avait dit “à un moment donné j’arrêterai la politique”, qui a fait ce qu’il a dit- ce qui est très dur, parce qu’il était réélu très facilement -, qui, quand il est parti, n’a plus rien commenté de la vie politique, en particulier de la ville de Paris et qui a eu, exactement ce que vous appelez et ce qui est pour moi l’extrême modernité. Ce qui montre bien qu’il ne faut pas forcément avoir vingt-cinq ans pour être d’une extrême modernité, il faut avoir les principes et cette sève, et il l’a. La deuxième chose, c’est que j’ai plusieurs fois parlé avec lui - nous avons cheminé intellectuellement - du fond, du projet, jamais de ses intérêts particuliers - il n’a rien à vendre et il ne souhaite rien acheter - ou de sa propre carrière, mais en conscience. Je ne lui ai pas parlé depuis le mois de janvier et, dans ce temps où beaucoup, par opportunisme, sont en train de dire “moi j’en suis, moi j’en suis !” et chaque jour, j’ai tendance à dire, disent pour qui ils vont voter, pas plus, et je ne le prends d’ailleurs pas comme étant davantage.

Je ne voudrais pas que son geste - parce que, au sens de SARTRE, ce qu’il a fait ce matin est un geste politique - soit confondu avec le brouhaha actuel. Ce qu’il a fait pour moi est très important parce que c’est un geste, une décision fondamentale qui a beaucoup de sens politique, compte-tenu de ce qu’il est et de son parcours et qui n’est en rien à confondre avec les tactiques ou les jeux d’appareil que d’autres peuvent avoir. Les jeux d’appareil ne sont pas pour nous. Je l’ai pris comme un acte fort d’une conscience qui illustre parfaitement ce que vous appelez de vos voeux et ce que nous ferons, c’est-à-dire l’exigence, l’hygiène personnelle, qui va avec le profond renouvellement.

Brigitte, viens avec moi ! Je vais demander à Brigitte de saluer avec moi parce que, je ne le fais jamais. Je ne le fais jamais.

Beaucoup ont été choqués, ont eu des commentaires quand, au début de cette campagne, Brigitte est apparue parce que le statut, d’ailleurs, de la femme ou de l’homme qui accompagne celui ou celle qui va en campagne, en France, est une énorme hypocrisie. Ça va avec beaucoup de choses. On fait comme si celui ou celle qui va à l’élection ne partage sa vie avec personne. Parfois c’est vrai, parfois il la partage ou elle la partage avec beaucoup d’autres. Pour ma part, j’ai fait le choix en conscience, depuis longtemps, de la partager avec une femme qui est là. Un, je lui dois énormément parce qu’elle a contribué à faire qui je suis.

Je dis cela parce que la vie politique est très violente, très injuste, pour l’entourage en particulier, et on ne le fait jamais seul. Les plaisirs narcissiques sont, eux, souvent solitaires. C’est vrai ! C’est se trouver face à une salle, on est applaudi, les gens vous reconnaissent dans la rue. Et les difficultés, on les partage toujours. Les blessures se vivent ensemble et les injustices sont même parfois à l’encontre d’un seul du couple.

La deuxième chose, c’est qu’on ne mène pas cette aventure tout seul et on ne va pas au bout tout seul, ça n’est pas vrai. Il y a une extrême solitude dans ce que nos concitoyens mettent dans la fonction présidentielle, dans la manière de l’exercer. Mais à la fin des fins, il y a toujours la personne avec qui on partage sa vie, les principes qu’on partage, et la famille avec laquelle on la vit. Je défendrai toujours cette réalité qui est la leur. Il y a des familles. Nous, nous n’avons pas une famille qui est totalement classique, c’est indéniable. Y a-t-il moins d’amour dans cette famille ? Je ne crois pas. Il y en a parfois beaucoup plus que dans des familles conventionnelles. Il faut avoir l’honnêteté, toujours, de reconnaître ce que c’est : ça n’est pas une aventure solitaire.

Enfin, je veux rassurer celles et ceux qui pensent que Brigitte va devenir une femme politique ou autre : je ne lui demande pas de me ressembler, comme je l’ai dit tout à l’heure, ça n’est pas possible et réciproquement. Mais ce qui est extrêmement important, c’est qu’elle continue à être là, à porter son regard, qui est différent du mien, ses valeurs, sa volonté, son exigence. Et, si demain je suis élu, ou quand demain nous serons élus, elle aura, à ce moment-là, ce rôle, cette place, cette exigence ; pas cachée derrière, pas dissimulée, pas derrière ou un tweet ou une cachette ou autre, elle l’aura à mes côtés, parce qu’elle a toujours été à mes côtés. Merci à vous.

Brigitte Macron : Bon, merci les femmes ! Tous les jours, dans la rue, parce que moi je me balade, je marche beaucoup, et vous êtes là en me disant : "Allez ici, on vous aime !" Et c’est énorme pour moi. Si je tiens, c’est parce que vous êtes là. Merci !

Merci aussi Jean-marc, qui nous a accueilli dans son théâtre. Merci ! Magnifique Théâtre Antoine. Merci à Stéphanie BATAILLE.

La semaine dernière, j’ai eu une réunion culture avec les femmes. J’ai été totalement éblouies par les femmes, comme elles savent le faire. Et elles m’ont fait découvrir une nouvelle "race", qu’on appelle M.E.U.F. Je vous rassure, les M.E.U.F., c’est les mecs extrêmement utiles aux Femmes. Voilà ! Donc merci !

Emmanuel Macron : Merci à vous ! On continue ! Je compte sur vous !