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Vœœux aux acteurs économiques

3 avril 2016 - Emmanuel Macron délivrait ce mercredi 20 janvier 2016 ses vœux aux acteurs économiques.

Madame, Messieurs les Ministres,

Chers tous,

Je ne vais pas, je vous rassure, être très long. D’ailleurs, on pourrait s’interroger, en tant que ministères économiques et financiers, sur l’opportunité même d’organiser ces vœux. Parce que je dois le dire, les vœux en France sont un prélèvement sur le produit intérieur brut, au final, non négligeable, et si je faisais l’expérience de prendre l’agenda du mois de janvier de nombre d’entre vous, et peut-être les nôtres, on s’apercevrait rapidement que c’est du temps de travail utile qui est prélevé sur notre économie ! Et donc je ne veux finalement voir là, au-delà de nos discours, que le prétexte pour vous de vous retrouver les uns les autres, d’échanger des informations utiles, peut-être des projets, et pour nous, avoir l’occasion, ce faisant, de passer quelques messages.

Parce que, alors qu’une nouvelle année commence, on ne peut pas s’affranchir de tout ce qui vient de se passer. Et Michel Sapin vient de le rappeler, on pense pouvoir oublier les miasmes de l’année qui s’achève, mais c’est le même pays et les mêmes circonstances que nous retrouvons. Et nous avons, au fond, trois défis au moins, sur le plan économique, qui nous sont donnés.

Le premier, c’est celui de notre environnement international – que toutes et tous vous connaissez, ou dont vous vivez les conséquences de manière directe ou indirecte – qui est d’une grande incertitude et d’une grande volatilité. Cela structure notre économie et cela la structurera pour l’année 2016. Là où certaines et certains pouvaient avoir des certitudes établies, les derniers mois les ont balayées.

Et donc il reste un moteur en marche – le moteur américain –, et beaucoup d’incertitudes. La Chine revoit ses chiffres constamment à la baisse, et cette économie qui, durant la dernière décennie, attirait la croissance mondiale, se ralentit. Ceux qu’on appelait les « émergents » sont en train, chacune et chacun pour des raisons différentes – problèmes intérieurs, problèmes liés à la baisse du prix des matières premières – d’avoir des difficultés. D’autres pointent leur nez, mais de manière beaucoup plus timide. La Russie est en difficulté profonde, comme le Brésil. L’Afrique émerge, mais avec encore beaucoup d’incertitudes, et l’Europe poursuit son chemin d’après-crise, mais qui est celui, il faut bien dire, d’une croissance qui reste très faible, il faut le dire, et qui n’est pas de nature à redonner des perspectives formidablement enthousiasmantes pour toutes celles et ceux qui y opèrent. Le tournant de l’année a montré que de nouveaux risques géopolitiques étaient à l’œuvre au Moyen-Orient, et nous aurons à vivre avec ces derniers. Donc ce sera une année faite d’incertitudes et il faudra vivre avec.

Le deuxième défi, c’est celui du mal, du terrorisme – Michel Sapin y est revenu –, de ce néo-totalitarisme qu’est le djihadisme. C’est un défi qui est là, à la fois à l’extérieur et à l’intérieur. C’est un défi qui est un défi militaire, sécuritaire, mais c’est aussi un défi de civilisation qui nous est porté : celui de continuer à être une démocratie ouverte, forte de ses valeurs, mais qui doit prévenir et traiter ce mal ! Parce qu’il est là, parce que ce sont des jeunes de notre pays qui parfois ont commis le pire et qui, peut-être, continueront à le faire demain. Et donc, oui, une partie de la réponse est aussi économique et sociale.

Et le troisième défi qui est le nôtre, c’est celui du malaise français – qui n’est pas totalement étranger aux autres défis. Le mal français, c’est cette défiance qui existe encore trop souvent entre les uns, les autres : défiance à l’égard des institutions ou entre corps constitués, ce doute qui peut exister sur la capacité à faire ou à ne pas faire, et ces blocages multiples dont notre économie souffre, notre société avec elle, et notre représentation politique. Et la fin de l’année 2015, si besoin était, nous l’a encore montré. Et donc il y a une défiance à l’œuvre. Elle est parfois légitime quand c’est le malheur, la grande difficulté qui la justifie. Mais elle est aussi devenue une facilité, une facilité culturelle, quand on a décidé de ne pas faire confiance, quand on a décidé de prendre le camp, comme le disait Michel Sapin, des cyniques ou des sceptiques.

Alors face à ces trois défis, nous devons continuer résolument notre action et donner du sens pour le pays.

Aussi, la première résolution qu’il nous faut prendre, c’est celle, je crois vraiment, de la stabilité et du long terme. Nous sommes dans une année préélectorale, ça n’est un secret pour personne, mais l’agitation qui consiste à penser aux quelques mois à venir, ou à s’imaginer que tout pourrait être stoppé ou qu’il faudrait s’intéresser aux vicissitudes de la semaine qui suit, c’est une folie !

L’économie, et tout ce qui s’ensuit, repart avec de la stabilité. La stabilité d’une politique budgétaire et fiscale sur laquelle Michel Sapin est revenu et sur laquelle il est engagé avec Christian Eckert, c’est un cap qui est donné à toutes et tous ! C’est un cap macroéconomique, celui dessiné par le président de la République en 2014, avec le Pacte de responsabilité, ses allégements fiscaux et sociaux, et le sérieux budgétaire qu’a rappelé Michel Sapin.

La stabilité, c’est la continuité des mesures que nous prenons pour notre économie et pour notre politique industrielle : la Nouvelle France Industrielle, autour des neuf solutions industrielles, de l’Alliance pour l’Industrie du Futur, c’est un cap de long terme donné pour que notre économie se redresse, et puisse avancer.

La stabilité, c’est aussi celle que nous devons avoir en regardant le long terme, en tant qu’actionnaires : à travers la politique que nous conduisons, avec l’Agence des Participations de l’Etat, mais plus largement c’est aussi ce que font les familles d’entrepreneurs, ce que font les salariés lorsqu’ils sont actionnaires, ce que font les assureurs ou autres acteurs du temps long lorsqu’ils sont au capital de nos groupes. Le redressement industriel que nous conduisons, il n’existera pas sans le temps long et sans la stabilité, et donc il faut apprendre à conjuguer l’impatience du quotidien avec cette résolution du temps long.

La deuxième résolution, la deuxième priorité, c’est celle en même temps de la modernisation en profondeur du pays, celle de continuer à le réformer plus vite et plus radicalement encore. Je dois dire, il en est des réformes comme des économies : tout le monde les appelle de ses vœux – généralement d’ailleurs, et je dis ça de manière très œcuménique, quand on n’est pas soi-même aux responsabilités –, alors il faut toujours en faire davantage, surtout celle qu’on n’a pas réussi à faire d’un côté, mais en même temps dès qu’on commence – et là aussi, quel que soit le camp – à faire les réformes, on voudrait que, comme l’économie, la réforme touchât plutôt le camp d’en face, l’autre ! Donc il faut réformer partout : c’est la seule manière d’être juste, au fond. Et donc il faut, secteur par secteur, continuer inlassablement ce travail d’ouverture, de décloisonnement de notre économie. Nous l’avons fait en 2015 sur le secteur des professions réglementées, le secteur des transports, de l’énergie, pour l’investissement, et nous continuerons dans l’année qui vient, sur tout un tas de secteurs. Le président de la République en a parlé en début de semaine : la formation, l’apprentissage – secteurs essentiels où là aussi, on doit faciliter les choses, les fluidifier ; l’innovation, qui doit, elle aussi, permettre d’accélérer, dans différents domaines ; l’ouverture des données sur laquelle Axelle Lemaire est en train de travailler en ce moment au Parlement.

Cette modernisation doit toucher tous les secteurs. C’est une nécessité parce qu’elle crée plus d’activités, plus d’emplois, et parfois plus de concurrence aussi, j’en ai conscience, mais on est toujours le « privilégié » de quelqu’un : quand je dis « privilégié », je sais bien que ce n’est pas le bon mot quand on sait la situation dans laquelle sont certains professionnels de certains secteurs, mais ce que je veux dire c’est que ça n’est pas parce qu’on est dans une situation avantageuse ici ou là qu’on peut considérer qu’elle est acquise de tout temps. La vie économique est faite de batailles au jour le jour, vous le savez parfaitement, et donc nous devons tout faire pour qu’il n’y ait pas de petits privilèges du quotidien, qui parfois s’installent, parce qu’ils bloquent certains autres qui, eux, sont à la porte.

Et donc la clé de cette modernisation, c’est plus d’efficacité, plus de productivité, plus d’activité, et en même temps plus de justice. Parce que je crois que le troisième défi qui est le nôtre et qui va avec ce que nous venons de dire, c’est celui de la mobilité. On ne réforme pas pour réformer ! On doit créer de la mobilité dans notre société. Davantage. Parce que nous avons un double défi qui pourrait paraître irréconciliable : nous devons être plus compétitifs et productifs, et en même temps, regarder les inégalités qui flambent partout et les combattre. Mais ce double défi tient à un seul et même problème : celui des blocages ! Créer de la mobilité à tous les étages, c’est une réforme économique, c’est un projet économique et en même temps c’est un projet de société. Ça commence évidemment parmi les décideurs que nous sommes, où la mobilité s’est réduite durant ces vingt dernières années : nous avons un défi, éducatif, culturel, managérial de créer plus de mobilité à cet égard, avec des règles aussi plus strictes pour limiter dans le temps ces responsabilités et pour permettre une certaine circulation.

La mobilité, c’est celle qui permet aussi, dans la vie de l’entreprise, à certaines et certains d’accéder plus facilement à l’emploi. Et cette mobilité passe par ce qu’on appelle parfois une « flexibilité accrue » : je sais la sensibilité de ce sujet, j’entends les débats, les préoccupations, les craintes exprimées légitimement et sincèrement par beaucoup, mais parfois, en « surprotégeant » ceux qui sont déjà dans le système, ceux qui ont un contrat de long terme dans l’entreprise, nous faisons des victimes ! Lesquelles ? Ceux qui sont dehors. Nous devons regarder cette situation en face, et là aussi apporter plus de mobilité dans notre vie économique.

La mobilité, elle passe aussi par l’entrepreneuriat, par l’initiative économique – ce sur quoi nous avons beaucoup travaillé avec Martine Pinville ces derniers mois –, c’est-à-dire par la capacité offerte à des jeunes ou des moins jeunes, de créer plus facilement leur entreprise, ou de grandir plus facilement lorsque celle-ci était créée, de progresser plus vite et là aussi, d’avoir une vraie mobilité sociale. Il faut donner la possibilité de commencer peut-être en bas mais à force de travail, de talent, d’avoir la chance de progresser.

Notre économie doit offrir plus d’opportunités. Parce que la mobilité, c’est ce qui redonne des perspectives, c’est ce qui redonne un horizon, c’est ce qui redonne du sens. Et donc oui, il faut inlassablement, radicalement, réformer notre économie, pour l’ouvrir. Parce qu’elle ne le fera pas d’elle-même, parce que ça n’est pas l’intérêt de tous d’ouvrir davantage, disons-nous les choses : dans cette salle, on a intérêt à s’impatienter, mais nous n’avons pas grand intérêt à réformer, si ce n’est pour aller prendre un peu de la part de l’autre. Mais le monde n’est pas fini ! Il s’accélère ! La grande transformation qui est à l’œuvre, elle crée de nouvelles sphères d’activités, elle crée de nouvelles opportunités et donc elle nous oblige, non pas à regarder un espace fini que nous aurions à répartir entre nous, mais elle nous oblige à mettre toutes celles et ceux qui le sont en capacité d’aller conquérir le vaste monde, quels qu’en soit les secteurs : de l’énergie aux transports, en passant par l’expertise comptable, l’entrepreneuriat individuel ou les filières les plus industrielles. Si la France considère qu’elle est un espace clos où la seule façon de s’élever en quelque sorte, c’est de protéger ses avantages acquis, alors nous nous trompons, car le monde n’est pas fini, il est à conquérir et il est à conquérir depuis ici. En reconnaissant l’énergie qu’il y a chez chacune et chacun, et en lui donnant la façon de s’exprimer, de se réaliser, de se transformer, quel que soit le secteur, de l’entreprise la plus traditionnelle en passant par l’entrepreneuriat, ou l’économie sociale et solidaire – dont on oublie souvent qu’elle représente aujourd’hui 10 % de notre PIB.

Et donc au final, vous le voyez bien, les défis sont immenses, et votre responsabilité avec nous est colossale. Parce que ce ne sont pas que des mesures. C’est une transformation profonde de nos comportements, de notre façon de voir le monde, de la bataille que nous devons livrer au quotidien pour, non pas seulement nous protéger, mais porter et devenir ce que nous avons à être, dans ce monde où les incertitudes sont de plus en plus nombreuses, les défis de plus en plus grands. Se rétracter, c’est oublier ce que nous sommes. Et c’est aussi là qu’intervient le défi européen, dont Michel Sapin a parfaitement parlé. La France doit se projeter dans le rêve européen, elle doit le réinvestir, mais elle doit surtout conduire chacune et chacun à y trouver sa place, parce que c’est une condition de la réussite dans le monde.

On n’apportera pas toutes les solutions en 2016, mais ça doit être une année de luttes au quotidien, d’ambitions, d’actions, et aussi de projets. Parce que l’année ne se terminera pas le 31 décembre prochain : elle continuera, après, à porter ses fruits. Et c’est aussi en 2016 que nous devons construire les projets par lesquels le pays continuera à se redresser : celui de l’économie d’une société ouverte, celui d’une nouvelle Europe qu’il nous faut penser, qui ne sera pas l’Europe d’hier ou d’avant-hier, mais une Europe en capacité de répondre à ces défis financiers, économiques, sécuritaires, identitaires, parce que nous aurons refusé le repli sur nous.

Donc au total, il y aura durant toute cette année, beaucoup d’interrogations. Nous devons les prendre chacune comme des chances, des opportunités de construire quelque chose de nouveau, de nous projeter, de donner un sens pour celles et ceux qui sont autour de nous.

Je relisais les mots qu’a prononcés Patrick Boucheron en décembre dernier, lorsqu’il a conclu sa leçon inaugurale au Collège de France. J’en ai retenu un : « Ce qui surviendra, nul ne le sait, mais chacun comprend qu’il faudra, pour le percevoir, être calme, divers et exagérément libre ». Donc je vous souhaite une année 2016 de calme, de grande diversité et surtout de liberté exagérée, qui doit conduire à l’action la plus forte, à la détermination la plus radicale, à l’ambition chaque jour renouvelée. Merci pour cela.

Emmanuel Macron,
Vœœux aux acteurs économiques, Janvier 2016