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Tribune d'Emmanuel Macron dans le journal "Le Monde"

2 janvier 2017 - Lundi 2 janvier, Emmanuel Macron a publié une tribune dans le journal "Le Monde" suite à l'attentat du 19 décembre 2016 de Berlin.

Le terrorisme fanatique frappe toutes les nations, toutes les populations, toutes les religions. Il a frappé à Istanbul le 1er janvier, dans une nuit de joie devenue une nuit d’horreur. Il avait frappé à Berlin le 19 décembre.

Ces drames n’ont pas lieu n’importe où. A Istanbul, il a frappé un lieu de fête où la jeunesse se réunit. A Berlin, il a frappé des symboles : un marché de Noël, un lieu de rencontres, un lieu populaire ; devant l’église du Souvenir qui porte la croix de la cathédrale de Coventry, toutes deux détruites par la guerre, emblèmes des drames qui ont déchiré notre continent.

A Berlin, c’est l’Europe qui, une fois de plus, a été mise à l’épreuve. Jamais la France et l’Allemagne, depuis la réconciliation mise en œuvre par des Européens engagés et des patriotes lucides, n’ont été aussi proches face aux menaces communes. Jamais nos deux pays n’ont eu autant besoin de se témoigner leur solidarité. Avant même de proposer des projets conjoints, nous devons affirmer notre communauté de destin.

Le 11 janvier 2015, dans le plus grand élan de solidarité que notre pays a connu depuis la Libération, la chancelière, Angela Merkel, est venue à Paris exprimer avec émotion que l’Allemagne vivait ce drame avec nous. Aujourd’hui, nous sommes tous berlinois.

Le terrorisme ne connaît pas les frontières. Il n’a pas la France pour ennemie ou l’Allemagne pour adversaire. Le terrorisme veut détruire l’Europe. Il veut en finir avec notre civilisation commune. Il veut défaire nos valeurs collectives. Il porte la mort quand l’union des Européens entend défendre la paix et permettre la vie commune. Voilà pourquoi nous nous sentons européens, comme des millions d’Allemands se sont sentis européens en janvier 2015 et lors des tragiques attentats qui ont suivi.

L’unité sereine avec laquelle la société allemande a réagi à cette attaque, comme aux récents événements de Munich, est admirable. Les polémiques viendront. Elles commencent à poindre, pas seulement outre-Rhin. Il n’a fallu que quelques heures pour instruire le procès : en ouvrant ses frontières aux migrants, la chancelière aurait exposé l’Europe aux pires dangers, et, aujourd’hui, sa propre capitale. Rien n’est plus faux que cette abjecte simplification.

Nos sociétés fragilisées, épuisées par la crise, éprouvées par le fracas du monde – guerres, migrations, ouverture rapide aux échanges, changement climatique ou bouleversement numérique – sont tentées de chercher le mal à l’extérieur. Il suffirait alors de l’expulser de nos communautés nationales, de se barricader, chacun de son côté. Les attentats de Paris, de Nice ou de Berlin seraient‑ils liés au laxisme migratoire ? Ont-ils été le fait de seuls étrangers, de migrants récemment installés ? S’il est une erreur que les Européens ont faite, c’est de ne pas avoir cherché d’emblée une réponse commune face au défi migratoire : quand l’Italie affrontait seule l’arrivée des réfugiés à Lampedusa, au point que le pape François s’en est vivement ému, ni la France ni l’Allemagne n’ont été au rendez-vous. De même, les Grecs ont longtemps été en première ligne, démunis et dépassés, face à l’afflux de réfugiés et de migrants.

Pour autant, la chancelière Merkel et la société allemande dans son ensemble ont été à la hauteur de nos valeurs communes ; elles ont sauvé notre dignité collective en accueillant des réfugiés en détresse, en les logeant, en les formant. En refusant de reconstruire des murs dans une Europe qui en a trop souffert, en évitant les amalgames face aux événements les plus cruels, comme les sinistres violences contre les femmes perpétrées l’an dernier à Cologne.

Ayons le courage de le dire : la solution est dans la protection, non dans la fermeture, dans une coopération européenne plus forte et non dans un repli national inefficace. La défense de notre sécurité, la protection de nos frontières, la gestion des flux migratoires, l’intégration des réfugiés sont des défis complexes, durables, que nous devons surmonter ensemble.

L’Union européenne doit franchir, sans attendre, un nouveau pas : à brève échéance, nous devons créer une Europe de la souveraineté, capable de nous protéger des menaces extérieures pour mieux assurer la sécurité intérieure.

Les accords de Schengen, si bénéfiques à nos échanges, comme les 350 000 travailleurs frontaliers français le vivent chaque jour, doivent être préservés et leur suspension limitée aux situations d’urgence.

Dans le même temps, nous devons renforcer le corps de garde-frontières européen, qui est une avancée majeure, en lui donnant compétence pour aider à la protection durable des frontières des Etats membres qui en ont besoin, sans limiter son action aux situations d’urgence. Nous devons, au niveau européen, développer les accords de coopération avec les grands pays d’émigration et de transit, fondés sur une aide au développement, un soutien au contrôle de leurs frontières et un accord sur le retour des migrants non autorisés à entrer ou résider dans l’Union européenne. Nous devons aussi, en surmontant les réticences nationales, créer un système de renseignement commun, qui permette une traque efficace des criminels et des terroristes, voire à terme une police commune pour le crime organisé et le terrorisme.

Quand l’Europe est divisée, elle est inefficace. Quand la France et l’Allemagne s’éloignent l’une de l’autre et cessent de servir l’Union tout entière, elles font fausse route.

Le 19 décembre, ne pensons pas que l’Allemagne seule était visée : Berlin a été attaqué, la France a été touchée. Cette solidarité nous oblige. Elle nous oblige à faire bloc, à agir ensemble, pour préserver ce que nous sommes. Elle nous invite à être pleinement européens.