Retrouvez cet article sur en-marche.fr

#Balancetonjouet

15 décembre 2017 - Tribune de Sophie Carquain, journaliste, auteure du roman graphique « Simone de Beauvoir, une jeune fille qui dérange » (Marabulles), membre du groupe « En Marche vers l’Egalité ».

Loin de moi l’idée, par ce titre provocant, de sous-estimer l’importance des violences faites aux femmes -que j’ai d’ailleurs évoquées dans une précédente tribune (1)- mais parfois, disons-le crûment, la moutarde nous monte au nez.

A quelques jours de la grande surchauffe des fêtes, parents au coude à coude dans les magasins de jouets, enfants agglutinés devant les vitrines, carte Visa clignotant autant que les guirlandes, j’ai les boules (de Noël). Et pour cause : certains magasins s’amusent à faire perdurer indûment les stéréotypes de genre. On a vu ainsi une enseigne segmenter son espace en rose et bleu : à droite, l’espace fille, ( « Je suis une princesse ») à gauche, l’espace garçon, (« je suis un héros »). Rappelons, à toutes fins utiles, que les princesses n’ont pas le pouvoir…Dont acte : Côté filles, on a le choix entre une planche à repasser, un chariot de ménage, une panoplie de princesse et un château. Côté garçons, les robots, la Guerre des Etoiles, les sabres-lasers, les établis de bricoleurs, mais ce qui est plus grave, les kits scientifiques.

Je sens qu’à ce stade-là de la lecture, vous commencez à fulminer intérieurement. Le plus exaspérant ? C’est le coffret de chimiste, exhibant, sur le packaging, un jeune garçon manipulant le microscope, devant le regard admiratif d’une fillette…qui ne participe pas à l’expérience. De quoi affliger la neurobiologiste Catherine Vidal (2). En effet, biberonnées au rose layette, au chariot de ménage et au « mini spa », comment s’étonner qu’elles ne soient pas même 20% dans les écoles d’ingénieures, et que certaines d’entre elles s’auto censurent en terminale, et bien après, en pensant au fameux « unpaid work », le second travail (entre pouponnage et ménage) qu’elles devront réaliser à la maison ?

Le problème, répondrez-vous, est que le marketing de genre fait sonner les tiroirs-caisses en cette fin d’année. Et si nous dénoncions une bonne fois pour toutes ces stéréotypes par un tonitruant #Balancetonjouet ? Je « balance » pour ma part la table à repasser, l’aspirateur- fût-il de marque design-, tout autant que la poupée mannequin aux proportions irréelles, qui il y a quelques années encore, susurrait « Les maths, c’est difficile » (sic) ! Je balance cette notice, vantant les mérites d’un poupon déclinable en trois versions, « version fille », « version garçon » et, « version ethnique » (sic). A quoi sert donc de faire évoluer la littérature, les manuels scolaires…si, le 24 au soir, petit papa Noël revêt son costume sexiste ? Retour à la case départ, comme dans le Monopoly !

Heureusement, certains ont déjà pris le taureau par les cornes- proposant des imprimantes 3D oranges, des robots à coder ni roses, ni bleu, mais « rouge blanc noir »- donc totalement mixtes- un bon point car le secteur informatique et technique manque cruellement de femmes ! Saluons aussi l’initiative très heureuse de deux femmes exaspérées par ce « gender marketing ». Alexandra, 40 ans, et Assia, 33 ans, sélectionnent sur leur site www.lioncelle.fr une pléiade de joujoux favorisant l’ « empowerment des filles » , depuis le « Histoires du soir pour filles rebelles », à l’arc « Rebelle » pour les filles « intrépides », en passant par le coffret de chimie qui cette fois, hourrah, fait figurer sur le packaging un duo mixte en blouses blanches !

Gageons que, l’an prochain le rose et le bleu auront du plomb dans l’aile. Chassons-les de nos rayons d’un grand coup de baguette magique. Car, récemment, en quête d’une trottinette, je me suis vue proposer un modèle décoré de flammèches mauves du pire effet. J’ai dû insister lourdement pour que l’on aille me quérir, dans la réserve un modèle noir. Réservé apparemment aux hommes….


(1) Violences majuscules, minuscules (25 novembre 2017).
(2) Neurobiologiste, féministe et essayiste : « Les filles ont-elles un cerveau fait pour les maths » (Ed. du Pommier).