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Du protectionnisme en Amérique

5 avril 2018 - Donald Trump a engagé une politique commerciale protectionniste qui déclenche une véritable bataille commerciale avec l’UE. L’Europe qui protège prépare sa réponse.

« Pourquoi les pauvres votent parfois à droite ? » C’est le titre provocateur d’un livre enrichissant dans lequel Thomas Frank pose cette intrigante question : pourquoi nombre de citoyens attachent une grande importance aux sujets économiques quand ils évaluent la performance des hommes politiques, mais votent ensuite pour des candidats qui peuvent précisément aller à l’encontre de leurs intérêts ?

Cette question, l’Amérique de Trump nous la pose tous les jours. Réduire le périmètre de l’assurance maladie, diminuer les réglementations sur les activités financières les plus porteuses de risques, concentrer les baisses d’impôts sur les plus aisés, abandonner les nouveaux partenariats de libre-échange – toutes ces décisions sont de nature à fragiliser les électeurs les moins aisés et les plus vulnérables de Donald Trump.

Plus de perdants que de gagnants

Dernier exemple en date ? Les barrières douanières unilatéralement imposées sur l’acier et l’aluminium. Censées lutter contre la concurrence chinoise, elles touchent prioritairement les principaux fournisseurs des États-Unis (quoi de plus logique ?!), à savoir le Canada, l’Union européenne, la Corée du Sud et le Mexique... autant de fournisseurs qui sont aussi des alliés diplomatiques et militaires.

Surtout, ces mesures reviennent à faire peser le poids de l’ajustement concurrentiel sur les agents économiques consommateurs d’acier plutôt que sur les producteurs – l’industrie automobile, l’aviation, l’agroalimentaire et, in fine, les consommateurs américains. On déshabille l’un pour rhabiller l’autre.

Protectionnisme : une triste histoire de marketing politique

Et il faut bien sûr ajouter les représailles internationales. L’Union Européenne a déjà annoncé qu’elle viserait notamment les exportations américaines de whisky, de Harley-Davidson et de jeans. Difficile pour le président américain de soutenir que c’est une bonne idée de se mettre à dos le premier marché économique mondial, fort de 500 millions de consommateurs, et qui représente environ 20% de vos exportations annuelles.

Peut-être est-ce pour cela que le Canada et le Mexique, deux des plus gros partenaires commerciaux des États-Unis, sont déjà exemptés de ces nouvelles barrières ? L’UE sera-t-elle la prochaine exemptée ? Si les plus gros partenaires commerciaux des États-Unis en sont tous épargnés, on se demande bien à quoi servent ces nouveaux tarifs. Comme souvent avec Donald Trump, cette initiative ressemble plus à une opération marketing qu’à une politique véritablement réfléchie.

Rien ne sert de protéger sans anticiper

Mais pourquoi faire semblant de mettre en place une politique dangereuse et défectueuse ? Pourquoi recycler de vieilles recettes ? Les problèmes sont indéniables : le revenu médian des Américains ayant arrêté leurs études après le lycée a diminué de près de 20 % en 15 ans. Rappelons aussi que le métier le plus répandu parmi les hommes américains est de conduire – un bus, un camion, une voiture. Que deviendront ces millions de chauffeurs quand les véhicules autonomes auront débarqué ?

C’est là que pèchent Trump et ses avatars : ils posent de bonnes questions mais apportent de mauvaises réponses – des réponses ancrées dans une représentation périmée du monde. S’arc-bouter sur ce qu’était le monde empêche de voir ce qu’il est devenu. Au lieu d’enfoncer leur tête dans le sable, les Américains devraient investir durablement dans les énergies vertes, l’éducation et la formation continue de la main-d’œuvre. Les opinions publiques ne recommenceront à croire au libre-échange que si elles se sentent protégées face à la concurrence internationale.

La compétence est la meilleure des protections

D’où l’importance de protéger les personnes plutôt que les statuts. Pour que ceux qui perdent leur emploi ou souhaitent se réorienter ne soient plus piégés par leur formation initiale. Dans un monde qui change rapidement, le but n’est pas tant d’apprendre un métier que d’apprendre à apprendre.

Les États-Unis ne consacrent que 20 $ par Américain à la formation des chômeurs, quand la seule Allemagne dépense 109 $ par habitant. Imaginez ce que 500 millions d’Européens seraient capables de faire avec un programme paneuropéen de plusieurs centaines de milliards d’euros… Nous l’avons vu pour les barrières douanières mais c’est vrai dans bien d’autres domaines : les États-Unis craignent et écoutent l’Europe quand elle est unie. Et elle le sera si elle anticipe, et si elle protège et forme ses citoyens.

Tribune d'Alexandre Andorra, politologue, spécialiste des Etats-Unis et des probabilités électorales