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Cédric Villani : « S'abstenir, c'est donner la moitié de son vote à Marine Le Pen »

2 mai 2017 - Pour le mathématicien engagé au côté d'Emmanuel Macron, ne pas aller voter ou voter blanc ne pèsera pas au soir du second tour.

C’était le 20 avril au soir. Une moto-taxi était venue me prendre à la Maison des Métallos pour m’emmener en toute hâte avenue des Champs-Elysées, dans les bureaux parisiens de la chaîne américaine CNN, pour un direct sur l’élection présidentielle. Et je songeais que cette élection devait avoir une importance mondiale pour susciter une série d’émissions passionnées de la part de la plus puissante chaîne d’information des Etats-Unis, d’habitude peu friande de politique étrangère.

Vous l’avez peut-être deviné : je n’ai jamais atteint les locaux de CNN. A la place, j’ai vu arriver les barrières, les bataillons déterminés de policiers, les hélicoptères, les lumières bleues clignotantes dans toute l’avenue des Champs-Elysées. Je me suis dit que si je n’avais pas été en retard, j’aurais très bien pu me retrouver à quelques mètres de l’attentat. Et surtout, je me suis demandé, comme les autres : est-ce qu’il y a des morts ? Quelques heures plus tard, on apprenait que le capitaine Xavier Jugelé avait laissé sa vie dans l’attentat, tué pour avoir fait son métier de protéger ses semblables. Assassiné en plein milieu d’un débat présidentiel, par des terroristes qui entendaient bien profiter du moment critique de l’élection pour déstabiliser le pays.

Mais il n’y a pas que nos ennemis pour accorder tant d’importance à cette élection : jamais campagne présidentielle française n’aura autant passionné nos amis étrangers. Où que j’aille, mes collègues me demandent des nouvelles de la campagne… Certains sont plus véhéments, et il n’y a jamais de doute sur leurs souhaits : «Cédric, laisse tout tomber pendant deux semaines et consacre-toi à éviter l’élection de Le Pen !»

Et les Américains, un tant soit peu progressistes, de répéter «PAR PITIÉ, ne faites pas comme nous, n’élisez pas une Donald Trump à la française !» John Oliver, dans sa célèbre émission satirique, Last Week Tonight, l’a dit de façon plus fleurie : «Ne f**k up pas non plus !»

Et nos amis anglais de répéter, dans les colonnes du Guardian et ailleurs : «Ne faites pas la même bêtise que nous, ne sortez pas de l’Europe !» L’une ne comprend pas que la France puisse même hésiter entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron. Un autre envisage avec terreur le jour où Theresa May, Xi Jinping, Vladimir Poutine, Donald Trump et Marine Le Pen constitueront à l’ONU le Conseil de sécurité le plus effrayant de tous les temps.

Tout le monde n’est pas si inquiet de cette perspective. Vladimir Poutine a ostensiblement reçu la présidente du Front national, et Donald Trump a tweeté son admiration pour elle. Il faut croire qu’une fraternité internationale existe entre les marchands de division !

Je propose d’y réfléchir à deux fois

Dans ce contexte, l’élection du 7 mai aura un retentissement mondial, et tout le monde voudra l’interpréter comme un choix historique de la France, pour l’ouverture ou la fermeture.

Et malgré ce contexte, certains souhaiteront s’abstenir. De nombreux militants de la gauche radicale, en particulier, revendiquent l’abstention haut et fort, sur les réseaux sociaux, comme une revanche pour avoir été méprisés et assimilés à l’extrême droite.

Ces dernières semaines, j’ai eu l’occasion d’avoir de telles discussions émanant de militants de gauche qui se sont sentis blessés pendant la campagne. Pourtant, désaccord ne signifie pas mépris. Nous avons été nombreux, y compris parmi ceux et celles qui croient au progrès scientifique et social, à nous élever énergiquement contre certains aspects du programme des «insoumis». Pour ma part, j’ai fait partie d’un groupe de scientifiques qui ont exprimé publiquement leur grande frayeur devant leur programme de réformes radicales dans l’enseignement supérieur. S’agissait-il de mépris pour les militants insoumis ? En aucun cas.

Nous scientifiques savons bien que la gauche radicale a participé, en France particulièrement, à une longue histoire de progrès ; que tant de grands chercheurs et de grandes chercheuses ont été d’ardents communistes. Et comme beaucoup de mes collègues, j’ai été heureux et fier de contribuer à l’occasion aux débats dans les colonnes de l’Humanité, à la Fête de Lutte Ouvrière, à la Fête de l’Huma, où la science est toujours bien traitée. Que nous ayons attaqué un programme ne nous a jamais empêchés de respecter cette communauté militante qui croit en l’avenir, et avec qui, je l’espère, nous pourrons toujours continuer à discuter d’avenir ; parfois avec véhémence, mais toujours avec respect.

Finalement, à celles et ceux qui sont tentés par l’abstention, je propose d’y réfléchir à deux fois. D’abord, personne ne peut garantir que le résultat est joué d’avance. En cas d’abstention trop importante, le verdict des urnes pourrait différer sensiblement des sondages ! Ensuite, personne ou presque ne remarquera l’abstention. Sur tous les réseaux médiatiques nationaux et internationaux, deux informations écraseront tout le reste : l’identité du nouveau président ou de la nouvelle présidente de la République, et son score. La participation, et le pourcentage de votes blancs, seront inaudibles face à cela. Et pour ce qui est du score, s’abstenir est équivalent à répartir sa voix entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Dit autrement : retirer son vote à Emmanuel Macron, par représailles, c’est équivalent à consacrer la moitié de sa voix à soutenir Marine Le Pen, dans l’élection la plus emblématique que la France ait connu depuis plusieurs décennies.


Cédric Villani. Mathématicien, médaille Fields 2010, membre de l'Académie des Sciences.