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Tribune - Jean Pisani-Ferry : lettre à COE Rexecode

23 mars 2017 - Lettre à COE Rexecode sur le chiffrage budgétaire du programme d'Emmanuel Macron

Lettre à COE Rexecode sur le chiffrage budgétaire du programme d'Emmanuel Macron

Tribune - Jean Pisani-Ferry

Cher Michel, cher Denis,

Au fil des années, nous avons eu de multiples occasions de débattre. Et si, comme il est courant entre économistes, j’ai souvent pu avoir une position différente de la vôtre, j’ai généralement apprécié le sérieux du travail de COE-Rexecode.

C’est donc avec une grande surprise que j’ai pris connaissance de votre analyse des programmes des principaux candidats à la présidentielle. Je n’y ai en effet trouvé ni le professionnalisme que j’attendais de vous, ni l’objectivité qui doit s’imposer à une institution non-partisane à l’approche d’une échéance démocratique majeure.

S’agissant du professionnalisme, j’ai relevé de nombreuses erreurs dans votre quantification du programme d’Emmanuel Macron :

  • Vous chiffrez à près de dix milliards l’effet de la substitution de la CSG aux cotisations sociales salariés, alors que la mesure est équilibrée ;
  • Vous surévaluez de plus de cinq milliards l’effet sur le coût du travail de la transformation du CICE en allégements de cotisations sociales ;
  • Vous vous trompez sur la chronique du plan d’investissement ;
  • Vous surévaluez fortement le coût budgétaire d’une série de mesures (ouverture de l’assurance- chômage, prise en charge des prothèses, exonérations de cotisations sociales sur les heures supplémentaires) ;
  • Parce que les dépenses sont surévaluées, vous imposez arbitrairement une baisse des pensions de près de vingt milliards d’euros destinée selon vous à ramener le déficit en deçà de 3% du PIB. Cette mesure ne figure nulle part dans notre programme et sa seule justification est votre propre erreur dans l’évaluation des recettes et dépenses que nous proposons. Le programme que vous chiffrez n’est donc pas celui d’Emmanuel Macron. C’est une représentation que vous en donnez, qui ne correspond pas à la réalité.

S’agissant de l’objectivité, il est compréhensible que vous partiez d’un diagnostic et que vous évaluiez les programmes à son aune. Force est cependant de constater que votre diagnostic coïncide exactement avec celui qui sous-tend le programme de François Fillon, ce qui conduit sans surprise à votre conclusion que son programme est le meilleur pour l’économie française. Ainsi partez-vous de l’hypothèse que l’économie française ne fait face qu’à des problèmes d’offre et que ces problèmes sont eux-mêmes presque exclusivement attribuables au niveau du coût du travail.

Telle n’est pas notre analyse : nous sommes attentifs aux problèmes d’offre et de compétitivité-prix, mais nous pensons que la réponse aux défis économiques actuels – qui ne sont pas ceux de 2012 – passe davantage par un effort de formation, de qualité et d’innovation. C’est ce qui nous conduit à mettre l’accent sur l’investissement, sur l’éducation et sur la formation professionnelle.

Or vous ne faites pas l’effort d’analyser les effets potentiels de notre programme d’investissement. Au contraire, vous nous imputez faussement une politique de transfert des entreprises vers les ménages, financée par une hausse du coût du travail, qui est à l’exact opposé de vos présupposés et qui dans votre logique conduit donc, inévitablement, à de mauvais résultats. Quelle confiance peut-on avoir en une telle évaluation ?

Pour ce qui est du programme de François Fillon, en revanche, votre attitude est toute autre. Certes, vous pratiquez un abattement sur les baisses de dépenses non spécifiées comme vous le faites pour Emmanuel Macron. Mais vous surestimez néanmoins ses économies de dépenses, qu’il s’agisse de la masse salariale (pour laquelle le coût d’une augmentation de la durée du travail n’est pas pris en compte, alors même que le candidat a annoncé qu’il y aurait négociation sur les contreparties salariales du passage aux 39h), des collectivités territoriales (pour lesquelles vous surestimez l’effort en dépense affichée par le candidat) ou des retraites (pour lesquelles l’augmentation de trois ans de l’âge de départ de la génération 1958, pour brutale qu’elle soit, ne rapporte que 13 milliards, et non 20).

Les citoyens sont en droit d’attendre beaucoup de rigueur de la part de ce ceux qui leur proposent une évaluation des effets des programmes des candidats à l’élection présidentielle. Par sa minutie, votre travail aurait pu contribuer à éclairer leur choix. Hélas, il lui manque la rigueur.

Bien cordialement à vous,

Jean PISANI-FERRY, Coordinateur du programme d’En Marche !