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Tribune - Marc Ferracci : Emmanuel Macron ne marche pas dans les pas de Hollande

23 mars 2017 - Tribune de Marc Ferracci dans Le Point

Emmanuel Macron ne marche pas dans les pas de Hollande

Tribune - Marc Ferracci

L'économiste Marc Ferracci, qui a participé à l'élaboration du programme, détaille les réformes économiques du candidat d'En marche !.

Spécialiste des politiques de l'emploi et de la formation professionnelle, l'économiste Marc Ferracci explique l'ambition réformatrice d'Emmanuel Macron en matière économique.

Le Point.fr : Pourquoi voulez-vous reprendre la main sur l'assurance chômage au détriment des partenaires sociaux ?

Marc Ferracci : Aujourd'hui, les règles de l'assurance chômage, tant sur les cotisations que sur l'indemnisation, contribuent à favoriser la précarité de l'emploi et la « permittence », c'est-à-dire la multiplication des contrats courts et les allers-retours entre périodes de travail et chômage. Cela génère des déficits colossaux : près 8 milliards d'euros sur les CDD et l'intérim. C'est le double du déficit total de l'Unédic ! Cela génère également des coûts supplémentaires en termes de précarité à cause des difficultés d'accès au logement, au crédit, ou à la formation professionnelle des personnes concernées. Il est donc normal que l'État, qui assume la responsabilité politique de la précarité et du chômage, dispose des leviers pour traiter ces problèmes. Cela ne préjuge pas des modalités du pilotage par l'État. On peut tout à fait contrôler les paramètres de l'assurance chômage en cadrant de manière beaucoup plus étroite la négociation entre syndicats et patronat en fixant des objectifs clairs.

L'Institut Montaigne estime que vos mesures sur le chômage vont générer des dépenses supplémentaires. Comment faites-vous 10 milliards d'économies ?

D'abord, je veux préciser que je salue cette idée de chiffrage indépendant mené par l'Institut Montaigne. Les économies viennent, pour une grande part, de la baisse du chômage à 7 % à la fin du quinquennat, ce qui est une hypothèse prudente compte tenu de nos réformes et de la conjoncture. Mais ce n'est pas le seul élément. Nous ferons aussi des économies en modifiant certains paramètres de l'assurance chômage. Nous allons renforcer les contrôles sur la recherche effective d'emploi, ce dont l'Institut Montaigne n'a pas tenu compte de manière réaliste et crédible. Nous allons cibler les contrôles sur les salariés démissionnaires. Les évaluations économiques solides montrent que ce genre de contrôle ciblé est efficace. Les durées d'indemnisation seront donc plus courtes que ce que pense l'Institut Montaigne. Nous allons aussi réformer les règles qui favorisent les contrats très courts et permettent de toucher le chômage dans le même mois. Nous allons également instaurer un bonus-malus qui va accroître le coût de l'emploi instable pour les employeurs. Nous faisons l'hypothèse prudente que nous économiserons un milliard d'euros grâce à cette mesure qui fonctionne aux États-Unis. Enfin, nous allons repousser l'âge d'entrée dans la filière senior, qui donne droit à trente-six mois d'indemnisation plutôt que vingt-quatre. Tous ces changements nous permettent de financer intégralement nos mesures nouvelles sur l'indemnisation des indépendants et des démissionnaires.

Quelle réforme de la formation professionnelle voulez-vous mener ?

Notre système est très complexe et inégalitaire. C'est un système dans lequel il y a beaucoup d'intermédiaires et beaucoup de prestataires de formation, sans véritable contrôle. En Allemagne, les réformes Hartz du marché du travail (sous Gerhard Schröder, NDLR) ont amélioré de manière drastique la qualité des prestataires de formation grâce à une labellisation indépendante, nous voulons nous en inspirer. L'objectif est de renforcer les droits individuels à la formation via le compte personnel d'activité (CPA). Les financements seraient plus généreux, notamment grâce à la réorientation d'une large partie des sommes que les entreprises versent aujourd'hui aux organismes collecteurs. Grâce à ce levier, nous pourrons donner plus d'autonomie aux utilisateurs, salariés ou chômeurs, pour qu'ils puissent utiliser leur droit à la formation en s'adressant directement aux prestataires de formation. La formation professionnelle deviendrait ainsi un vrai marché, ce qu'elle n'est pas aujourd'hui. Le rôle de l'État serait d'organiser la labellisation. En d'autres termes, il assurerait le contrôle qualité des formations et ferait en sorte que les entreprises et leurs salariés connaissent la qualité des formations, le taux de retour à l'emploi à l'issue de celles-ci, les métiers où les offres d'emplois sont abondantes, les certifications et titres professionnels qui permettent d'y accéder, etc. Bref, nous voulons simplifier le système et améliorer l'efficacité des formations. Nous allons investir beaucoup sur la formation des chômeurs non qualifiés et des élèves décrocheurs grâce à l'apprentissage, mais cela ne peut pas se faire si on n'a pas réformé l'offre de formation.

Vous voulez décentraliser le dialogue social dans les entreprises et dans les branches pour donner davantage de libertés aux entreprises afin de définir leurs règles sociales en accord avec leurs salariés. Comment espérez-vous faire passer cette loi, encore plus ambitieuse que la loi El Khomri ?

Contrairement à la loi El Khomri, qui ne figurait pas dans le programme de François Hollande et qui a pu donner aux gens le sentiment d'une tromperie, cette grande réforme est clairement annoncée. Mais cela ne nous dispense pas de bien préparer les choses : les syndicats et le patronat doivent avoir leur mot à dire dans le cadre d'une concertation pour amender et renforcer les mesures que l'on propose, car le diable se cache souvent dans les détails. Entre un projet politique présidentiel et la mise en œuvre législative et réglementaire, il y a beaucoup d'éléments qui peuvent, à la marge, être adaptés. Néanmoins, cette phase de concertation devra aller assez vite. Notre projet sur le droit du travail est aussi beaucoup plus équilibré que la loi travail première version, qui avait braqué même les syndicats les plus réformistes. Elle instaurait beaucoup de flexibilité et très peu de protection : le compte personnel d'activité était, pour faire bref, une coquille vide. Emmanuel Macron veut créer des droits nouveaux en ouvrant l'assurance chômage aux indépendants et aux démissionnaires tous les 5 ans, tout en renforçant le droit à la formation professionnelle, en particulier pour les chômeurs. Autre exemple : nous allons plafonner les indemnisations de licenciement aux prud'hommes, tout en décourageant les comportements abusifs en matière de licenciement. Pour cela, nous allons créer un système de bonus-malus destiné à favoriser les contrats stables. Notre méthode, c'est donc l'équilibre entre les droits et devoirs, entre la souplesse nécessaire aux employeurs et la protection pour les salariés.

Vous mettez aussi beaucoup l'accent sur l'évaluation des politiques publiques…

Oui, pour créer du consensus, l'évaluation des dispositifs par des chercheurs indépendants est primordiale. Nos mesures pourront être amendées si elles ne sont pas jugées suffisamment efficaces. Il faut accepter que les politiques puissent se tromper et ne prennent pas toujours des mesures aussi efficaces qu'ils l'auraient souhaité. C'est très important parce qu'une partie des partenaires sociaux et de l'opinion publique n'est pour l'instant pas convaincue que la sécurisation des licenciements peut, par exemple, créer des emplois stables. C'est avec des évaluations indépendantes qu'on pourra leur prouver que l'on avait raison. Une illustration : les évaluations du crédit d'impôt compétitivité emploi (CICE) ont montré qu'il n'avait pas atteint ses objectifs de création d'emplois parce qu'il était complexe et était considéré comme réversible par les entreprises. C'est pourquoi nous voulons le transformer en allègements de charges purs et simples.

Quelles sont les réformes que vous comptez mettre en œuvre dans les premiers mois du quinquennat ?

Toutes les réformes relatives à l'assurance chômage, à la formation professionnelle et au grand plan d'investissement pour les chômeurs devront intervenir rapidement, même si les partenaires sociaux seront consultés. Notamment parce que celle de la formation professionnelle mettra du temps à produire ses effets. En revanche, la réforme du droit du travail, que l'on attend depuis trente ans, nécessitera quelques mois pour être discutée avec les partenaires sociaux afin d'en peaufiner les détails et de laisser le consensus s'installer. Les réformes au forceps, mal expliquées, mal préparées, imposées par ordonnances, manquent leur cible.

Vos adversaires dépeignent Emmanuel Macron comme l'héritier du hollandisme. Ils dénoncent notamment la faiblesse de son plan d'économies sur les dépenses publiques, de 60 milliards d'euros, d'autant qu'il est accompagné de 50 milliards d'euros d'investissement…

Ceux qui disent que cela fait 60 milliards d'économies moins 50 milliards de dépenses devraient relire le programme. Les 60 milliards d'euros sont des économies durables. Les 50 milliards d'investissement sont ponctuels et étalés sur le quinquennat. Le plan d'investissement est en outre financé par de la dette grâce aux taux d'intérêt bas. Le cadrage budgétaire tient compte du surcroît d'endettement et nous respecterons l'objectif de réduction du déficit sous 3 %.

Pourquoi Emmanuel Macron refuse-t-il de faire des économies sur la réforme des retraites ?

J'invite ceux qui nous critiquent sur ce point à lire les rapports du Conseil d'orientation des retraites, qui fait référence en la matière. Il dit que le régime de retraite n'a pas de problème financier dans les 15 ans qui viennent. On peut donc se donner le temps d'une réforme profonde sans pour autant retarder une fois de plus l'âge légal de départ à la retraite comme le prévoit François Fillon. Que veut faire Emmanuel Macron ? Son ambition est de s'attaquer à plusieurs défauts du système actuel. Il est à bien des égards inégal et injuste parce qu'il existe énormément de régimes qui ne donnent pas droit aux mêmes conditions de départ à la retraite. Nous voulons donc unifier les différents régimes, notamment les régimes spéciaux. Par ailleurs, les retraites ne sont pas toujours identiques pour un même niveau de cotisations sur l'ensemble de la carrière. Les gens qui ont eu des débuts de carrière plus favorables que leur fin de carrière sont aujourd'hui pénalisés. Nous voulons aussi un système de retraite plus transparent. Aujourd'hui, il est très difficile de savoir combien on va toucher à sa retraite et à partir de quelle date, surtout quand on a changé plusieurs fois de régime. Cela génère de l'épargne de précaution qui pénalise la consommation.

Comment cela se passerait-il une fois la réforme adoptée ?

Dans le nouveau système, vous saurez précisément à quelle date vous pourrez partir et dans quelles conditions d'indemnisation, en fonction des droits acquis et de ceux qui restent à acquérir. Notre réforme des retraites introduit de la transparence. Vous pouvez décider de partir un peu plus tôt si vous avez épargné par ailleurs. Tout euro cotisé donne lieu aux mêmes droits. Bien sûr, le taux de conversion varie en fonction des grands équilibres du régime de retraite, de son équilibre démographique notamment (espérance de vie et espérance de vie à la retraite), mais il dépendra aussi des critères de pénibilité qui seront retenus. La discussion sur ces critères sera renvoyée, dans cette perspective, aux négociations dans les branches professionnelles. Le résultat sera intégré au calcul des droits à la retraite. Ceux qui auront eu un métier pénible auront plus de droits. En fonction de choix politiques, on pourra enfin abonder les comptes de certaines personnes si elles sont victimes d'inégalités, par exemple les handicapés. Et si certaines entreprises veulent conserver pour leurs salariés des régimes plus favorables, elles pourront le faire, mais sur leurs propres deniers.

Pourquoi attendre le quinquennat suivant, c'est-à-dire 2023 au plus tôt, pour la faire appliquer ?

Parce que c'est une réforme compliquée à mener. Il existe actuellement 37 régimes de retraite différents ! Il va falloir mettre d'accord tout le monde sur un mode de calcul unifié des droits à la retraite. Par le passé, les réformes se sont heurtées à de très fortes oppositions parce que la concertation n'a pas été suffisamment menée. Il faut arrêter de penser qu'une réforme si ambitieuse peut se mener en un an. Réformer tous les régimes en même temps permet par ailleurs de réduire les oppositions. En 1995, Juppé s'est attaqué à certains régimes sans revoir l'architecture globale du système, ce qui a attisé le sentiment de certains d'être mal traités par rapport aux autres. Contrairement à ce que l'on entend çà et là, le projet d'Emmanuel Macron n'a donc rien à voir avec du Hollande réchauffé. La réforme de la formation professionnelle, la réforme du Code du travail, la réforme des retraites, la reprise en main de l'assurance chômage sont des réformes structurantes jamais menées. On ne peut pas laisser dire qu'Emmanuel Macron marche dans les pas de Hollande. Son ambition n'a rien à voir.

Sur les baisses d'impôts, pourtant, il ne prévoit que 20 milliards d'euros. Est-ce à la hauteur des enjeux ? Les partisans de François Fillon déplorent des baisses de charges limitées aux bas salaires...

Qu'ils regardent les évaluations économiques sérieuses sur l'effet des baisses de charges sur l'emploi. Il y a un lobby patronal très puissant autour de François Fillon, présent dans des secteurs qui bénéficieraient de baisses de charges sur les salaires élevés. Mais, au-dessus de 2 smic, les allègements de charges ont très peu d'effets sur l'emploi parce qu'ils sont répercutés sous la forme de salaire brut aux salariés qui ont un fort pouvoir de négociations.

Les fillonistes répondent que c'est plus une mesure pour renforcer la compétitivité que l'emploi directement…

Si les salaires bruts augmentent, le gain de compétitivité est nul. Tout est capté par les salariés les plus qualifiés. Les baisses de charges ne sont pas le moyen le plus efficace pour favoriser la montée en gamme de l'économie.