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Violence conjugale et emploi

27 novembre 2017 - Tribune de Didier Thomas, animateur local.

Depuis quelques années, les politiques gouvernementales soutenues et des efforts de communication associés ont mis en avant la problématique de la violence conjugale. Pour autant, il demeure des espaces où la violence conjugale et ses conséquences sont ignorées.
Le monde du travail est un de ces espaces.  

Les nécessaires campagnes de sensibilisation, basées sur des études quantitatives, ont permis de diffuser le fait qu’une femme sur dix est concernée par la violence conjugale (1) et que, chaque mois, 12 à 15 femmes sont tuées par leur conjoint ou ex-conjoint (2).
Des études sur le coût financier de cette violence ont même été menées (3).

Paradoxalement, alors même que l’impact de la violence conjugale sur la situation professionnelle de la victime est considérable, ses conséquences sur l’emploi des femmes (accès et maintien), et par ricochet, sur le monde de l’entreprise n’a que peu été évoqué.
Or, l’emploi joue un rôle décisif pour sortir de la situation de violence conjugale. (4)
Il représente :

Pour les femmes en emploi :

  • une autonomie économique
  • un espace de liberté
  • une possibilité pour l’extérieur de repérer la situation de violence.

Pour les femmes qui ne sont pas en emploi :

  • Le moyen de retrouver sa dignité, un élément de reconstruction
  • le premier pas pour pouvoir quitter le conjoint violent (au niveau matériel)

Ces liens entre violence conjugale et emploi constituent donc bien un enjeu fort, tant pour les victimes de violence conjugale que pour les professionnels de l’emploi, ainsi que, d’une façon plus générale, pour l’ensemble des employeurs.

Aujourd’hui, les professionnels ont le sentiment, à titre personnel, d’être suffisamment informés sur le phénomène de la violence conjugale. Si leur niveau de connaissance peut sembler correct, il se révèle toutefois insuffisant pour permettre de repérer les situations de violence conjugale et, en conséquence, prendre les mesures pertinentes.

Des éléments mal connus, pourtant déterminants pour une prise en compte efficace :

  • Le cycle de la violence conjugale et ses particularités (les phases, « lune de miel »). : cette méconnaissance engendre lassitude, voire un découragement chez le professionnel qui s’implique pour une victime et ne comprend pas son fonctionnement « par itération »
  • Le fonctionnement de l’auteur de violence, notamment l’importance du contrôle et ses manifestations (intrusions dans le domaine professionnel, présence aux entretiens d’embauche ou entretiens avec des professionnels de l’emploi, interdictions diverses, etc.)
  • La loi. La violence conjugale n’est encore que trop rarement perçue comme un délit. Elle est trop souvent associée à la vie privée, au sein de laquelle on répugne à s’immiscer, d’autant plus que l’on considère que cela sort du cadre du travail.
  • Les formes de la violence conjugale qui ne sont pas directement visibles (au-delà « des coups ») et leurs conséquences, notamment le contrôle de la mobilité de la victime (séquestration…)

Une persistance de quelques stéréotypes qui brouillent encore la perception

  • La confusion entre violence conjugale et conflit de couple qui favorise une négation du délit, avec une recherche rationnelle pour justifier le comportement violent (« la responsabilité de la situation incombe aussi à la femme »)
  • L’alcool et la drogue perçus comme des causes et non comme des facteurs aggravants les actes de violence
  • L’idée d’une occurrence plus importante dans certains groupes sociaux et communautés (la violence conjugale concerne les autres, un a priori parfois présent à l’insu de celui qui l’énonce)

« Des femmes victimes de violence conjugales, ici ça ne m’est jamais arrivé » « C’est vrai qu’on le sait rarement au premier rendez-vous !! » « Moi je m’en suis aperçu le jour où elle est arrivée avec un œil au beurre noir… même si j’avais des doutes avant… ».

Ce verbatim d’accompagnateurs met en évidence que détecter une situation de violence conjugale nécessite une approche adaptée. De plus, alors que l’emploi incarne souvent la condition nécessaire pour sortir de la situation de violence conjugale, les professionnels sont parfois conduits à considérer qu’elles « ne sont pas prêtes pour l’emploi » ou « sont très éloignées de l’emploi » provoquant ainsi la détresse de ces femmes qui se sentent incomprises dans l’urgence réelle de leur situation.

« Il me faut un travail pour trouver un logement, mais tant que je n’ai pas réglé mon problème de garde d’enfants… »

Face à une situation de violence conjugale, qui, de fait, est complexe, car elle touche au social, au logement et à l’emploi, voire à l’accès aux Droits, l’accompagnateur vers l’emploi peut vite se sentir à la fois dépassé et isolé. Sachant que ces trois aspects de la situation que sont le social, le logement et l’emploi sont intimement liés dans ce que certaines femmes n’hésitent pas à décrire comme ‘un vrai cercle vicieux ». Or, on constate que la tendance naturelle des accompagnateurs vers l’emploi est de se centrer sur leur cœur d’activité en privilégiant une approche segmentée de l’accompagnement. Ainsi, se jugeant peu compétents sur les sphères sociales, les accompagnateurs ne débutent les démarches de recherche d’emploi que dès lors « les freins périphériques à l’emploi » levés (social et logement). Cette approche ne peut répondre à l’attente de la femme victime de violence qui attend une prise en compte plus globale de sa situation.

Pour pouvoir briser ce « cercle vicieux » il convient de travailler en permanence et de façon concomitante avec l’ensemble des partenaires impliqués dans l’accompagnement de ces femmes victimes de violence conjugale (emploi, social, santé…). Chacun restant centré sur son cœur de métier, connaissant l’action de l’autre, pourra ainsi apporter sa pierre à l’édifice de façon cohérente. Les actions de sensibilisation doivent donc viser à montrer comment la prise en compte de la situation de violence conjugale facilite l’accompagnement des femmes vers l’emploi, alors même que les professionnels pensent spontanément qu’elle constituerait plutôt un frein.

Nous devons encore poursuivre trois objectifs afin de permettre une nette amélioration de l’accompagnement vers l’emploi des victimes de violences conjugales.

  • Sensibiliser les professionnels de l’emploi et les employeurs sur le constat que, nolens volens, la violence conjugale agit silencieusement sur l’emploi, notamment en entravant fortement l’efficacité des actions d’accompagnement vers l’emploi et en ayant un coût réel pour l’entreprise (puisque les entreprises comptent en leur sein des victimes),
  • Démontrer que seul un changement progressif des postures et des pratiques, porté par une meilleure connaissance du phénomène, permettra de réduire peu à peu les effets de cette violence sur l’emploi, pour le bénéfice des femmes et des acteurs de l’insertion professionnelle et de l’entreprise.
  • Apporter, grâce à une mise en perspective du phénomène, des pistes concrètes en direction des professionnels de l’emploi et des employeurs, pour soutenir les victimes.




(1)Etude ENVEFF (femmes entre 20 et 59 ans)
(2) Ministère de l’Intérieur
(3) Le coût de la violence conjugale en France est estimé a minima à 1 milliard d’Euros par an. Rapport CRESGE 2006
(4)Diagnostic Provictima 2007mené pour le Relais de Sénart